La civilisation Swahili

Manda, Kilwa, Songo Mnara, Mombasa, Paté, Malindi etc… autant de noms, autant de villes au passé absolument prestigieux, dont les vestiges témoignent encore aujourd’hui de l’éclat d’antan. Il y a 1100 ans, les peuples Bantu des côtes et des îles du Kenya et de la Tanzanie, posaient les bases de la civilisation dite Swahili, qui allait illuminer l’Afrique de l’Est pendant des siècles. Le très renommé voyageur arabe Ibn Battuta dira ainsi de Kilwa à l’époque, qu’elle est une des villes les plus belles au monde…

Vestiges de Kilwa, Tanzanie

Aux origines

Le point de départ des civilisations de la Côte Est africaine est une ville commerçante du nom de Rhapta, qui se situerait au large de la Tanzanie. Les documents grecs vieux de 2000 ans mentionnent son existence. En 2016, le chercheur Diver Alan Sutton découvre au large de la Tanzanie les ruines d’une grande ville partiellement engloutie, qui pourrait très bien être Rhapta. Les immenses blocs de corail taillés et assemblés par les Africains anciens, pour construire les édifices sur le site découvert, préfigureraient les méthodes de constructions de la civilisation Swahili.

Par ailleurs, la présence de pièces de monnaie romaines trouvées au Kenya atteste de l’existence, très tôt, du commerce international. Ce serait donc dans la continuité de ces legs qu’émergeront au 10e siècle les prestigieuses villes de la côte.

Ceci montre que les civilisations de l’Afrique de l’Est furent, contrairement à ce qui est souvent pensé, fondamentalement noires et africaines. RP Mathews dit ainsi « (toutes ces villes de la côte Est) étaient essentiellement africaines… Il est de plus en plus manifeste que l’on ne saurait les considérer comme des colonies arabes ou persanes (…) d’après les descriptions données par les géographes du Moyen âge, ces habitants étaient sans doute des Noirs et ils avaient même un type plus négroïde que celui de la population actuelle… » [1].

Image du site découvert par Alan Sutton, possiblement Rhapta

L’apparition de la langue et de la culture Swahili

Au Kenya, une interaction intense commence entre les peuples Pokomo et les 9 tribus formant les Mijikenda (Duruma, Kambe, Jibana, Giriama, Dogi, Chonyi, Kaume, Rabai et Ribe). De là va naître une culture et une langue communes, qui vont se diffuser jusqu’en Tanzanie et aux Comores. En arrivant dans la région, les Arabes nomment les lieux Sahil, c’est-à-dire Côte. C’est de Sahil que vient Swahili.

La langue locale, une langue Bantu mélange donc de Pokomo et de Mijikenda, prend ainsi le nom de kiSwahili, c’est-à-dire langue de la Côte ; ki étant un préfixe bantu désignant la langue, comme dans kiKongo, kiMbundu ou kiRundi. Au kiSwahili, s’ajouteront de nombreux mots arabes et persans, même si sa structure reste jusqu’à nos jours africaine et son vocabulaire majoritairement africain.

Voilà donc la dynamique par laquelle les peuples noirs Bantu, vont faire émerger la culture et la civilisation Swahili, enrichie plus tard par les apports des Arabes et des Perses (Iraniens), venus établir des comptoirs commerciaux et razzier quelques fois les habitants pour les mettre en esclavage. C’est ce qui explique qu’on décrive cette civilisation comme étant Bantu-Islamique.

Hommes Mijikenda du Kenya
Ce peuple est en partie à l’origine de la civilisation Swahili

L’organisation des Etats-Cités Swahili

Les villes Swahili n’ont jamais été sous l’autorité centrale d’un pouvoir suprême. Il s’agissait d’Etats-Cités sous la souveraineté d’un pouvoir local. Les villes, pourtant conscientes de leur communauté de culture, se faisaient concurrence pour la maitrise du fructueux commerce international.

Le roi portait le titre de Mfalme, qui est linguistiquement africain. Il était issu de la famille royale et accédait au trône par le mariage avec une des femmes de sang royal. Ces femmes, conformément à la tradition matriarcale africaine, détenaient la légitimité du pouvoir.

La caste royale était divisée en Ndugu, c’est-à-dire en génération. Le roi, issu d’une génération, ne régnait pas à vie. Il régnait jusqu’à ce qu’un prince de la génération suivante, choisi parmi les prétendants, se marie avec une femme de sang royal. Le prince héritier était couronné Mfalme le jour de son mariage. Ce système de génération, extrêmement intéressant, fut à notre connaissance unique en Afrique.

Vestiges de Songo Mnara, Tanzanie

Même avec l’arrivée de l’Islam, la transmission matriarcale du pouvoir continuera. Ce fut – il faut dire – un Islam fortement teinté de rites vitalistes (animistes). Les peuples de la Côte disent que ces dynasties musulmanes auraient été fondées par des Arabes. Pourtant le monde arabe est incompatible avec le matriarcat. Il s’agissait probablement d’Africains islamisés, qui se sont inventés par aliénation des origines en Orient, comme l’ont fait les Peuls ou les Haoussa.

En ce qui concerne la défense, un roi disposait de milliers de cavaliers, ayant à leur disposition 300 000 bœufs, qu’ils pouvaient monter sellés.

L’économie Swahili

Les villes côtières Swahili tiraient l’essentiel de leur richesse du commerce continental avec le reste de l’Afrique, et du commerce international avec l’Orient, l’Asie de l’Est, et même avec les Noirs d’Australie comme on le sait aujourd’hui. Les abondantes richesses extraites des mines d’Afrique australe (or, étain) étaient exportées en partie des Côtes Swahili. Un témoignage nous apprend qu’un roi tuait 700 éléphants par an pour s’approvisionner en ivoire, qui était aussi partiellement exportée. Les peaux d’animaux, les outils de fer et les produits agricoles s’écoulaient également depuis les ports.

La pêche en cabotage et en haute mer était pratiquée. La chasse au léopard et au chacal se faisait, et des techniques d’hypnose pour rendre inoffensifs les félins sont rapportées. Bien que des poteries fussent faites localement, des faïences d’Iran et de Chine étaient importées, les tissus précieux d’Asie étaient également appréciés.

A l’origine, la monnaie, comme un peu partout en Afrique, était faite de coquillages. A partir du 13e siècle, les rois, notamment à Kilwa, commencent à battre monnaie en bronze et en argent. L’abondance de l’or était telle que ce métal était vu comme moins précieux que les deux autres. Toute cette intense activité engendra des fortunes considérables et une classe de riches commerçants qui influaient sur le pouvoir royal, chacun s’inventant des origines arabes pour maintenir ou gagner en influence.   

Pièces de monnaie de Kilwa, découvertes en Australie par l’équipe de Ian McIntosh en 2013

La navigation Swahili

Les Bantu de la Côte disposaient de bateaux de taille et de fonctions différentes, du Mtumbi, qui était une pirogue creusée à la hache dans un tronc d’arbre, au Mtepe, grand navire qui parcourait l’Océan indien. Les Portugais, arrivant dans la région au 16e siècle, décrivirent des ports encombrés par des navires parfois immenses. Les locaux se rendaient jusqu’en Chine, pays avec lequel ils entretenaient des relations diplomatiques. Il existe ainsi en Chine une illustration d’un Mtepe transportant un éléphant  à offrir aux Chinois. Mais il convient de dire que l’essentiel de la navigation sur l’Océan indien était le fait des Arabes, puis des Chinois à partir du 15e siècle.

Le Mtepe

La richesse des peuples de la Côte Est

Les Portugais furent absolument frappés par les villes dont l’architecture et l’organisation n’étaient en rien inférieures à celles d’Europe. Il faut dire en passant que les villes médiévales portugaises avaient été développées par les Noirs berbères du Maghreb dits Maures ou Sarrasins, et les Arabes. Donc les Portugais ont essentiellement comparé une architecture africaine en Afrique avec une architecture afro-arabe chez eux.

A Kilwa, les habitants étaient fort élégants, vêtus de soieries ou cotonnades richement brodées d’or. Très noirs de peaux, ils étaient balafrés, conformément à des rituels de l’Afrique ancienne. Les femmes portaient à leurs poignets et à leurs chevilles des chaînettes et des bracelets d’or et d’argent, et à leurs oreilles des boucles de pierres précieuses.

L’architecture Swahili

Les études faites ont démontré que l’architecture Swahili est bel et bien africaine et non arabe ou perse comme avancé dans le passé.  

Garlake dit ainsi dans Histoire Generale de l’Afrique écrite par l’Unesco: « Par sa structure et son style de construction religieuse et civile, par ses techniques de construction, avec ses moulages en pierre taillée et ses motifs décoratifs, l’architecture swahili a conservé pendant des siècles des traditions originales qui la distinguent de celles de l’Arabie, de la Perse et des autres pays musulmans » [2].

Les Bantu collectaient du corail sur les côtes ou du granite à l’intérieur des terres, qu’ils taillaient pour en faire des dalles, et les assembler ainsi par de la chaux ou de l’argile. Ils coulaient aussi du mortier avec des cailloux dans des coffrages. Les palais des rois comptaient parfois deux étages. Les villes étaient faites de maisons en dur et en bois. Les rues étaient étroites, bordées de palmiers et avec des bancs en pierre le long des murs. Les maisons des riches avaient des chambres, des cours intérieures, de charmants jardins fleuris selon les dires des visiteurs, et même des piscines. Ces maisons étaient recouvertes de dalles ou de branches de palmier.

Le mobilier comprenait des lits faits d’ivoire, par lesquels on accédait – selon le dicton – par des escaliers en argent. Avec l’islamisation, la construction de mosquées allait accroître le nombre d’édifice et perfectionner les techniques. Les Africains se livraient la nuit à la lecture et à la philosophie, grâce à la présence dans les maisons de lampes en terre cuite et de bougies.

Malindi, Kenya
Kilwa
Manda, Kenya
Kilwa
Kilwa; C’est absolument prodigieux

Kilwa
Pate, Tanzanie
Kilwa

La chute de la civilisation Swahili

La civilisation Swahili fut détruite par les attaques des Portugais lors de la traite négrière européenne au 16e siècle, comme nous l’avons raconté ici. La région sera par la suite saignée par la traite négrière arabe.

Hotep !

Par : Lisapo ya Kama © (Tous droits réservés. Toute reproduction de cet article est interdite sans l’autorisation de Lisapo ya Kama)

Notes :

    • Histoire générale de l’Afrique, Unesco, volume 3, chapitre de Fidel T. Masao et Henry W. Mutoro
    • Histoire générale de l’Afrique, Unesco, volume 4, chapitre de Victor Matveiev
    • Histoire de l’Afrique noire, Joseph Ki-Zerbo
    • Afrique noire, sol, démographie et histoire ; Louise Marie Diop-Maes
    • Daily Mail
    • [1] Afrique noire, sol, démographie et histoire; Louise Marie Diop Maes, page 100
    • [2] Histoire générale de l’Afrique, Unesco, volume 4, pages 511 et 512.
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