L’Afrique de l’Est et l’accélération de la traite arabe au 19e siècle

Commencée au 7e siècle, la traite négrière arabe était un phénomène globalement marginal, avec des conséquences mineures sur la démographie et l’économie africaines, avant de prendre toute son ampleur au 19e siècle.

Par le Sahara, la mer rouge ou l’Océan Indien, les Arabes ont déporté des millions d’Africains pour les mettre en esclavage. Les deux traites négrières sont responsables de 400 à 600 millions de pertes humaines africaines.

Au 7e siècle, dans le cadre de l’expansion musulmane, les Arabes arrivent en Afrique. Au Soudan chrétien, grâce à leur puissance militaire montante, ils imposent un traité nommé Baqt, leur permettant de prendre près de 400 personnes par an, marquant le début d’une traite qui dure jusqu’à nos jours. Sur les richissimes côtes Est africaines – Somalie, Kenya, Tanzanie, Mozambique – ils installent des comptoirs commerciaux et imprègnent la culture locale. C’est ainsi qu’ils commencent à razzier les populations, notamment dans les villages loin des grandes villes de l’époque.

Le Kitab al-Ajaib al Hind, document du 10e siècle dit ainsi « Ils (les Arabes) volent les enfants en les attirant avec des fruits. Ils les transportent d’un endroit à un autre pour finalement en prendre possession et les ramener dans leurs propres pays » [1]. Après avoir subi l’horreur de la castration, les jeunes hommes survivant arrivent en Orient pour une vie de servitude. El-Idrisi ajoute au 12e siècle « Ceux qui voyagent dans ce pays (côte est africaine) enlèvent les enfants des Zanj (Noirs) en se servant de dattes pour les attirer dans un piège (…) Le roi de l’île de Kish dans la mer d’Oman vient par bateau piller les Zanj et fait beaucoup de prisonniers » [1].   

Ce sont ces peuples d’Afrique de l’Est, capturés en grand nombre et mis en esclavage dans des conditions épouvantables en Irak, qui se soulèveront en 869, dans ce qui reste la plus violente insurrection de l’histoire des traites négrières : la révolte des Zanj.

Illustration de la révolte des Zanj en Irak. Ce soulèvement pendant 14 années a fait 2 millions de morts (Auteur inconnu)

Ceci étant, à ses débuts, la traite arabe n’avait pas déstabilisé profondément l’Afrique et les razzias étaient somme toute sporadiques. C’est bien plus tard, qu’elle exprimera toute son horreur.

En 1503, les Européens arrivent en Afrique de l’Est dans le cadre de leur traite négrière. Pendant près de 2 siècles, ils vont méthodiquement, par un terrorisme inouï digne de l’Etat Islamique, détruire les splendides civilisations noires de la région, malgré les résistances absolument héroïques des Africains. Ils razzient et déportent les Africains en Inde et aux Amériques pour les mettre en esclavage.  

Les brillantes civilisations Somali, Swahili et du Mwene Mutapa furent décimées par les Européens dès les premières heures de la traite. C’est une région affaiblie qui sera ensuite entièrement soumise aux négriers arabes. (Image : vestiges de la civilisation Swahili en Tanzanie et au Kenya).

En 1698, les Arabes d’Oman – avec ceux de La Mecque, les Yéménites, les Iraniens et les Indiens – parviennent à chasser les Portugais, se rendant maîtres de l’île d’Oungoudja et de l’essentiel de la côte est africaine. Le Sultan d’Oman pose sa capitale à Oungoudja, baptisée par les Arabes Zanzibar, c’est-à-dire la Côte des Noirs (Zanj Bar). C’est à cette époque que la traite négrière arabe deviendra comparable à la traite européenne.

Les Arabes vont progressivement se mélanger avec les Africains, au point que certains Sultans de Zanzibar n’étaient physiquement pas différents des populations bantou. Elevés dans la suprématie arabo-musulmane, la légitimation coranique de l’esclavage et le mépris pour les Noirs, ces Arabes et Arabisés vont lancer leurs kidnappeurs sur la région.

L’historien sénégalais Tidiane N’diaye dit ainsi « Après avoir encerclé un village en pleine nuit et éliminé les guetteurs, un meneur donnait le signal afin que ses complices allument leurs torches. Les villageois, surpris dans leur sommeil, étaient mis hors d’état de se défendre, les hommes et les femmes âgés massacrés. Le reste était garotté en vue du futur et long trajet. Il arrivait que des fugitifs se réfugient dans la savane, à laquelle des trafiquants mettaient le feu pour les débusquer. Ensuite pour les rescapés commençait la longue marche (…) les pertes, estimées à 20% du « cheptel » étaient inévitables » [2]

Enfant africain mis en esclavage par les Arabes en Tanzanie.

De là, les Africains – dont beaucoup d’enfants – marchaient, tiraillés par la faim, portant des marchandises dont de l’ivoire, au côté desquels ils allaient être vendus aux Arabes et aux Iraniens sur les côtes. En étant embarqués vers l’Orient ou Zanzibar, on considérait que la déportation était pour eux la mort du cœur, c’est pourquoi un des principaux ports d’embarquement en Tanzanie fut nommé Bagamoyo, c’est-à-dire dépose (ici) ton cœur.   

Vers le milieu du 19e siècle, les activités esclavagistes des Arabes sur la côte Est sont contrôlées par un homme du nom d’Hamad bin Muhammad bin Juma bin Rajab el Murjebi, plus connu comme Tippu Tip. Tippu Tip est issu de l’élite omanaise, dont le métissage avec les Africains le rend absolument négroïde. C’est ce haut dignitaire qui centralise les razzias et le commerce des esclaves. Il ira jusqu’à mettre sous son joug le Congo dont il sera fait gouverneur. Il est en tout point comparable aux fameux princes métis de Sao Tomé, dits Lançados, fils de délinquants portugais et d’Africaines mises en esclavage, élevés dans la haine des Noirs, et qui avec les Européens, razzièrent l’Afrique centrale.

Les dirigeants et négriers arabes de Zanzibar
Tippu Tip

Tidiane N’diaye ajoute « Quant à Livingstone (Britannique ayant visité l’Afrique au 19e siècle), lorsqu’il remonta pour la première fois jusqu’au Tanganyika (Tanzanie), il affirme avoir trouvé des populations paisibles, disposées à accueillir en paix tout étranger qui s’y aventurait. Ces peuples récoltaient la doura, tissaient la toile et exerçaient le métier de forgeron.

Quand le célèbre explorateur revint quelques années plus tard au Tanganyika, tout le bonheur et la prospérité qu’il y avait vus n’existaient plus (…) Les champs abandonnés étaient envahis par les grandes herbes et arbustes. Les moissons avaient disparu. Les bêtes sauvages avaient remplacé les animaux domestiques. Un silence de mort planait sur les villages, dont les maisons avaient été incendiées par les négriers arabes. Parfois au milieu de la brousse ou parmi les roseaux des rivières, quelques survivants relevaient la tête et, voyant qu’ils n’avaient pas affaire à un arabe, tendaient la main pour demander quelque nourriture » [3]. Livingstone estimait le nombre d’Africains déportés à 50 000 par an.

N’diaye poursuit « Stanley (Britannique contemporain de Livingstone dans la région) affirme qu’en descendant le Congo pour la première fois il avait visité un pays grand comme l’Irlande et peuplé, selon l’explorateur, d’un million d’habitants. Lorsqu’il revint dans cette contrée peu d’années après, il la trouva dévastée. Des témoins oculaires lui assurèrent qu’il ne comptait pas plus de cinq mille habitants : les négriers arabo-musulmans étaient passés par là » [4].

Parfois les Arabes s’infiltraient dans les cours royales africaines, armant des royaumes rivaux, qui se faisaient la guerre et leur vendaient les captifs de l’autre camp en échange de toujours plus d’armes. Les rois et chefs qui refusaient absolument toute collaboration et qui résistaient, voyaient leurs villes et villages, champs et greniers incendiés, leurs habitants kidnappés. Des régions entières avaient ainsi été dépeuplées.

Tidiane N’diaye continue « Nachtigal (officiel allemand), qui ne connaissait pas encore la région, voulut s’avancer jusqu’au bord du Lac (Tanganyika). Mais à la vue des nombreux cadavres semés le long du sentier, à moitié dévorés par les hyènes ou les oiseaux de proie, il recula d’épouvante. Il demanda à un Arabe pourquoi les cadavres étaient si nombreux près d’Oujiji et pourquoi on les laissait aussi près de la ville, au risque d’une infection générale. L’Arabe lui répondit sur un ton tout naturel (…) « autrefois nous étions habitués à jeter en cet endroit les cadavres de nos esclaves morts et chaque nuit les hyènes venaient les emporter : mais cette année, le nombre de morts a été si considérable que ces animaux ne suffisent plus à les dévorer. Ils sont dégoutés de la chair humaine » » [5].

Plus au nord au Soudan, des Arabes nomades faisaient la chasse aux Noirs, appelés el-mal, c’est à dire le capital. Mis au courant des profits énormes engendrés par l’activité, le gouvernement arabe d’Egypte lança ses hommes sur la région, pour obliger les nomades à partager leurs gains.  

Sur la côte, les Africains attachés étaient alignés et fouettés pour tester leur courage. Moins ils exprimaient la douleur, plus leur prix de vente était élevé. Les pertes lors du voyage en mer étaient importantes. A l’arrivée à Zanzibar les morts étaient jetés à l’eau et les mourants abandonnés sur la plage. Comme aux Amériques, ils allaient être répartis en esclaves de maison et en esclaves des champs. Les esclaves des champs, les plus maltraités et prompts à la révolte, subiront de durs sévices. Tippu Tip avait ainsi vers la fin de sa vie, 10 000 esclaves qui travaillaient dans ses plantations. Il accumula une fortune considérable.

Un bateau négrier musulman au 19e siècle, avec énormément d’enfants à bord.

Lorsque les Britanniques arrivent dans la région, ils font mine, drapés dans leur prétention de peuple supérieur et humaniste, de vouloir faire arrêter la traite. Ils imposent ainsi aux Arabes de Zanzibar 2 traités, un en 1822 et un autre en 1873, interdisant la traite. Mais en bons esclavagistes eux-mêmes, ils laissent globalement faire, profitant du commerce de l’ivoire. La traite sera véritablement jugulée à la fin des années 1910, avec la défaite des Allemands, alors colonisateurs de la Tanzanie, lors de la première guerre mondiale.

Au Congo, les Belges réussiront à chasser les Arabes de l’Est du pays, pour pouvoir pratiquer leur propre politique esclavagiste et meurtrière. Le bilan de la traite arabe en Afrique de l’Est au 19e siècle, se situe probablement autour de 2 à 3 millions d’Africains déportés, et bien plus de victimes indirectes, avec des régions entièrement détruites et dépeuplées par les razzias et leurs effets au long terme.

Le pouvoir omanais sera défait à Zanzibar avec le soulèvement des Africains en 1963, lors duquel près de 10 000 Arabes et Indiens de la classe dirigeante furent tués. Zanzibar s’unifia alors à Tanganyika pour devenir la Tan-Zan-ie.

Femmes africaines mises en esclavage et enchaînées à Zanzibar
Zanzibar
Mémorial de l’esclavage à Zanzibar (Photo de Paul Souders/Corbis)

Hotep !

Par : Lisapo ya Kama © (Tous droits réservés. Toute reproduction de cet article est interdite sans l’autorisation de Lisapo ya Kama)

Notes :

  • [1] Victimes des esclavagistes, musulmans, juifs et chrétiens ; Rosa Amelia Plumelle-Uribe ; pages 20 et 21.
  • [2] Le génocide voilé, Tidiane N’diaye ; pages 136 et 137.
  • [3] Idem, page 138.
  • [4] Idem, page 139.
  • [5] Idem, page 140.
  • David Livingstone and the other slave trade; par Erin Rushing, publié dans Smithonian Library.
  • zanzibarpackage.com
  • The Guardian
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