La puissante civilisation Somali

A l’époque impériale, cette civilisation fut la plus grande et la plus riche de l’Afrique de l’est…

Zeila

Aux origines

Le peuple Somali constitue avec les Oromo, les Afars, les Sidamo et les Beja le grand peuple Couchitique. Kush est le nom ancien du Soudan, documenté même dans les écrits du pharaon Akhenaton. Les Somali sont une branche des premiers Soudanais. Ils prennent leurs origines au nord de la Somalie actuelle.

Avant l’islamisation, ce peuple pratiquait la Spiritualité Africaine, à travers le Dieu unique Eebe et ses formes, dites Ayaanle. On retrouve ainsi chez les Somali la sainte famille égyptienne au complet. Isis, Osiris et Horus – dits Aïssata, Ousiré et Horo en égyptien, sont Aïssatu, Awzar et Huur chez les Somali. Nous avons parlé en detail de la spiritualité somali et oromo ici. 

Homme et femme somali
L’homme porte la plume de Maât sur la tête

La langue somali est pour sa part une langue noire et africaine, et non pas une langue sémitique. 

On retrouve les Somali en Somalie, à Djibouti, en Ethiopie et au Kenya. Ils sont au nombre de 22 millions aujourd’hui. 

L’émergence de la civilisation somali

L’apparition de cette civilisation comme toutes celles de la Côte Est africaine est, selon la version la plus répandue, attribuée à des colons arabes et perses qui seraient arrivés vers le 9e siècle. Et ce serait par l’activité commerciale avec l’Orient et l’Asie que les Somali auraient pris leur dimension impériale.

Comme pour pratiquement toutes les civilisations africaines, ce récit découle d’une vision colonialiste. Cheikh Anta Diop la transcrivait par ces mots dans Nations Nègres et Culture, page 13, en disant « En effet, s’il faut en croire les ouvrages occidentaux, c’est en vain qu’on chercherait jusqu’au cœur de la forêt tropicale, une seule civilisation qui, en dernière analyse, serait l’œuvre des Nègres ».  

Des recherches approfondies mettent à mal cette origine arabo-perse. Les cités des pays de la Côte Est africaine (Somalie, Kenya, Tanzanie), formaient un ensemble civilisationnel dont un des plus anciens sites est une ville du nom de Rhapta, documentée par les Grecs il y a 2000 ans. En 2016, le chercheur Diver Alan Sutton a découvert au large de la Tanzanie les ruines d’une grande ville sophistiquée qui pourrait bien être Rhapta.

Des noms de villes tels que Sarapion ou Opone sont des noms grecs qui correspondent à des villes portuaires somali bien après. Sarapion serait devenue Mogadiscio. Qui plus est, l’étude de l’architecture de la civilisation Swahili en Tanzanie-Kenya a révélé qu’elle n’était ni arabe ni persane mais bien africaine. On note aussi qu’il a été découvert des pièces de monnaies romaines en Somalie et en Tanzanie, permettant de conclure que les Africains de la Côte Est faisaient du commerce international avant le contact arabe.

Les écrits anciens laissent entendre par ailleurs, que la langue nationale et de gouvernement dans les Etats somali était le Somali, encore appelée en ces temps Berbera ou Baraba. Les Arabes et Perses devaient meme en réalité demander la permission pour s’établir sur ces territoires. Si l’islamisation allait profondément imprégner la civilisation Somali, elle est selon toute probabilité noire et africaine dans ses fondements.

Ruines d’une ville ancienne large de 4 Km au large de la Tanzanie, et découvertes en 2016
A noter les immenses blocs de corail taillé
Rhapta?

Le chercheur RP Matthews dit ainsi « (toutes ces villes de la Côte Est) étaient essentiellement africaines… Il est de plus en plus manifeste que l’on ne saurait les considérer comme des colonies arabes ou persanes (…) d’après les descriptions données par les géographes du Moyen âge, ces habitants étaient sans doute des Noirs et ils avaient même un type plus négroïde que celui de la population actuelle… » [1].

C’est donc dans la continuité de l’activité et des cités indigènes anciennes que sont apparues les Etats somali, qui formeront la civilisation somali de l’époque impériale.

Les Etats somali

Les trois principaux Etats somali étaient Ajuran, Ifat-Adal et Warsangali

Du fait de la proximité avec l’Arabie, l’islamisation s’est faite dès le 7e siècle, en parallèle à l’entrée des conquérants esclavagistes arabes en Egypte. Mogadiscio se développe et émerge comme place forte au 13e siècle, devenant la ville la plus importante de l’empire d’Ajuran.

Ajuran

Les fondateurs de cet empire étaient des Somali d’Éthiopie. Ajuran s’étendait jusqu’à Kismayo non loin de la frontière avec le Kenya actuel. L’empire régi par l’islam était une federation de sultanats. Mogadiscio, Marka et Barawa étaient les plus importants. 

Le sultan de Mogadiscio avait des ministres, des experts légaux, des commandants, et bien d’autres officiels. On trouvait des eunuques à la cour. Le voyageur arabe Ibn Battuta décrivait la présence d’hommes portant des parasols avec un oiseau doré au-dessus, dans le cortège royal. Il notait qu’il avait vu la même chose en Afrique de l’ouest (empire du Mali). Le grand oiseau (Horus) associé au souverain, se retrouvait aussi en Egypte, à Madagascar, au Zimbabwe et chez les Yoruba.

Ibn Battuta décrivait encore au 14e siècle les élites vêtues de robes en soie et le Sultan comme portant un grand manteau fourré, importé de Jérusalem et brodé de lin égyptien aux bords. Le sultan était aussi coiffé d’un turban et portait un pagne en soie.

L’activité commerciale était un des piliers de l’économie des Somali. Mogadiscio était habitée par de nombreux riches marchands. Les Somali exportaient notamment des tissus de haute qualité, de l’or et de l’ivoire. L’activité portuaire était très développée. Toute la côte Est africaine – de la Somalie au Mozambique – jouissait d’une prospérité économique exceptionnelle, accentuée par l’exploitation des mines du Zimbabwe et de la Zambie anciens. Mogadiscio était à l’époque impériale, la plus grande et la plus riche ville d’Afrique de l’est.  

Ajuran faisait battre monnaie et les pièces portaient les noms des souverains successifs. La présence de ces pièces est attestée aux Emirats Arabes Unis. Des pièces de monnaie du Sri Lanka, du Vietnam, de la Chine et de Venise, ont été retrouvées en Somalie. 

Pieces de monnaie de Mogadiscio

L’encombrement des ports rendait compte de la fièvre commerciale de l’empire. Tout ce commerce intra-africain et international permettait de lever des taxes parfois très lourdes pour faire fonctionner l’administration. Sur les marchés, on trouvait en abondance de la viande de chameau, du blé, de l’orge, des épices, des fruits, etc… Les Somali se nourrissaient en si grande quantité qu’ils étaient pour beaucoup obèses.   

Ajuran avait des ambassadeurs en Chine et vice versa. Le rayonnement international de Mogadiscio était tel que les Somali de Mogadiscio ont dirigé l’archipel des Maldives au 15e siècle et ont établi le puissant port de Solafa au Mozambique, lieu principal par lequel sortaient les ressources minières d’Afrique australe. Mogadiscio fut aussi visitée par le célèbre navigateur chinois Zheng He et sa gigantesque flotte. 

Au 15e siècle, les chinois rapportaient la présence de hautes maisons de pierre de 4 à 5 étages à Mogadiscio [2]. Mais c’est le voyageur arabe Ibn Battuta, qui avait visité une bonne partie de l’Afrique au 14e siècle, qui nous a laissés la plus précieuse description des villes Somali. De Mogadiscio, il disait qu’elle est une ville de taille « excessivement large » [3]. Ce qualificatif de la part d’un Arabe de l’époque est comparable à celui d’un Américain aujourd’hui qui utiliserait les mêmes mots. Mogadiscio était gigantesque.

Vasco de Gama rapportait aussi que la cité était une grande ville avec des palais imposants et des mosquées avec de grands minarets cylindriques en son centre, ainsi que des maisons hautes de 5 étages [4]. Duarte Barbosa ajoutait que la ville était d’une « grande richesse » [5]. 

L’ancien port de Mogadiscio
Ruines de Mogadiscio
Mogadiscio
Mogadiscio
Vestiges de Mogadiscio
Mogadiscio
Marka
Barawa
Barawa
Kismayo
Gondershe

Ifat et Adal 

Ces deux sultanats dont les territoires se chevauchaient, apparaissent au 12e-13e siècle à Djibouti, au nord de la Somalie et à l’est de l’Ethiopie. Zeila, la ville la plus importante, est fondée à Djibouti au 12e siècle. 

Là aussi le commerce intra-africain et international était très développé. Les nombreuses pièces d’or et d’argent mises à jour illustrent la très grande prospérité de l’époque. De la porcelaine chinoise a été retrouvée dans les vestiges. Bénis par le fleuve Awash, les sultanats profitaient de sols fertiles qui leurs assuraient des récoltes abondantes et un élevage intensif. Le surplus de cette production était exporté vers l’Arabie qui était le principal partenaire commercial.  

Malgré son architecture avancée et sa richesse, il semble que Zeila, la grande ville, était confrontée à de graves problèmes d’urbanisation. Ibn Battuta disait ainsi qu’elle est « la plus sale, la plus désagréable… ville du monde » [3]. 

Les fouilles ont mis à jour les ruines de 200 à 300 maisons de pierre. Certaines étaient hautes de 18 metres, soit l’équivalent de 8 à 9 étages.  

Zeila
Zeila
Zeila
Abasa
L’architecture fait beaucoup penser à celle de l’empire soninké de Ghana en Mauritanie-Mali
Amud
Awbube
Taleh, sultanat de Warsangali
Les bâtiments faisaient 15 metres de haut, soit l’equivalent de 7 étages
Vue aérienne d’une forteresse de Taleh
Las Khorey, Warsangali
La ville indépendante d’Hafun, ancienne Opone mentionnée par les Grecs. On note les cornes sur les angles du bâtiment au sommet, exactement comme dans l’architecture haoussa du Nigeria-Niger, où elles sont appelées Zankwaye.
Hafun

Le déclin de la civilisation Somali

L’histoire des Somali est marquée par un conflit long et intense avec les chrétiens Amhara, Tigrinya et Agaw d’Ethiopie. Des guerres religieuses et territoriales ont opposé les deux entités. Les chrétiens capturés lors des guerres, considérés comme mécréants selon la vision islamique, étaient même quelquefois vendus en esclavage aux Arabes.

Malgré ses 15 000 cavaliers, Ifat est submergé par l’Ethiopie et tombe au 14e siècle. Adal devra au 16e siècle, en plus des Ethiopiens, faire face aux conquêtes du peuple oromo. Le sultanat, malgré le soutien de l’empire ottoman, est défait lors de sa guerre sur deux fronts. 

Ajuran pour sa part a férocement bataillé contre les Portugais esclavagistes du 16e siècle, qui ont rasé toute la Côte Est africaine, le Zimbabwe et le Kongo, faisant basculer l’Afrique dans l’apocalypse. Barawa fut incendiée. Toutes les forces furent jetées pour protéger Mogadiscio, qui malgré sa force, fut détruite par l’armée de l’empire portugais. Les Oromo poussaient aussi leurs conquêtes vers le grand empire somali. Affaiblie par ces attaques et par une révolte contre les taxes importantes, Ajuran tombe au 17e siècle. Warsangali sera mis sous tutelle britannique au 19e siècle.

Hotep !

Par : Lisapo ya Kama © (Tous droits réservés. Toute reproduction de cet article est interdite sans l’autorisation de Lisapo ya Kama)

Notes :

  • – Janakesho 
  • – Histoire générale de l’Afrique, volume 4, chapitre 17, Unesco
  • – Culture and Customs of Somalia, Mohamed Diriye Abdullahi
  • – Wikipedia
  • – International Business Time 
  • – [1] Afrique noire, démographie, sol et histoire, Louise Marie Diop-Maes, page 100.
  • – [2] Idem, page 99
  • – [3] Gouvernement de la Somalie 
  • – [4] The history of Somalia, Raphael Chijoke Njoku
  • – [5] The Book of Duarte Barbosa, An Account of the Countries Bordering on the Indian Ocean and Their Inhabitants; Written by Duarte Barbosa, and Completed about the Year 1518 A.D. Volume I, page 31. 
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