La raffinée Civilisation Kuba

Il y a 450 ans, le royaume Kuba naissait. Il allait au cours des siècles se distinguer, par le raffinement de son organisation et de son art. Des Occidentaux qui ont vu cette culture avant son relatif déclin, iront, admiratifs, jusqu’à la comparer à l’Égypte pharaonique, à l’Éthiopie impériale, à l’empire romain, à la Chine impériale.

Le Roi (Nyimi) Mbop aMabiintsh maMbeky et ses officiels (1947)
Coupe à vin kuba (Brooklyn Museum)

Aux origines

A la fin du 15e siècle, les Portugais arrivent en Afrique. Ils débutent leurs actions terroristes en Afrique centrale, en Afrique australe et en Afrique de l’est, détruisant ainsi une dizaine de royaumes et empires opposés à la traite négrière, et faisant basculer l’histoire de l’Afrique.

Dans la région de Kwango sur les côtes du Gabon actuel, un peuple commence à fuir l’empire portugais et ses armes. Ce sont les Bushongo. Avançant vers le sud, les Bushongo s’établissent à l’est du royaume Kongo en cours de démolition par les esclavagistes. Là, entre l’Angola et la RD Congo actuels, ils font face aux Jaga, terme qui désigne à l’époque des armées de brigands africains dans la région, réputés pour leur barbarie.

Les Bushongo entament donc une deuxième migration plus à l’est. Finalement, entre les fleuves Kasaï et Sankuru, au sud actuel de la RD Congo et en zone forestière, ils se posent définitivement, et y fondent leur royaume.

Sur ces terres où ils s’imposent comme maitres, les Bushongo font alliance avec les 18 peuples présents avant eux, dont un peuple Twa (pygmée). C’est l’ensemble de ces 19 nations, qui va former le noyau de la confédération Kuba.

L’organisation

Les Bushongo constituaient le clan royal. Ancré dans la tradition matriarcale africaine, le fonctionnement du royaume Kuba était supervisé par la femme la plus puissante du clan. Un des 5 premiers rois de l’histoire kuba était d’ailleurs une femme.

Des aînées du clan royal

C’est parmi les fils de la Matriarche ou Mère Royale, ou ceux qu’elle considérait comme ses fils, que le nouveau Nyimi (roi) était élu. Il était choisi par le conseil des 18 nations originales. Chaque nation envoyait un représentant siéger au conseil.

Ce conseil était dirigé par un des conseillers, qui avait équivalent de premier ministre. La structure de l’Etat était donc celle d’un État fédéral. Chaque nation, bien que sous la suzeraineté des Bushongo, conservait son autonomie.

Cette structure de l’État avec la Mère Royale, le Roi, le conseil des nations et les nations autonomes, est la structure typique de l’État africain. Elle se retrouvait à l’identique chez les Asante (Ashanti) au Ghana, chez les Edo du Nigeria, au Kongo, au Soudan pharaonique, au Buganda etc… 

Le roi régnait avec sa mère et avec sa sœur. Cette dernière deviendrait à son tour Mère Royale. La durée du mandat du roi était limitée à 10 ans. Ce qui est encore conforme à la durée de 8 à 10 ans, qui était appliquée symboliquement ou réellement, pour le mandat du roi un peu partout en Afrique. Le roi était succédé par ses frères cadets, puis par le fils de sa sœur. La société Kuba était strictement monogamique. Seul le roi pouvait avoir plusieurs épouses.

Le cabinet ministériel comprenait notamment des ministres du trésor, des marchés, de la défense, des relations avec les nations en dehors des 18. Chaque nation possédait et contrôlait son armée. Le roi n’avait de contrôle direct que sur l’armée Bushongo.

Au fil du temps, les brassages entre toutes les nations feront naitre une langue et une identité unique, celle des baKuba.

Les baKuba étaient bien entendu animistes. Ils adoraient le Dieu unique dont le Soleil est la principale manifestation, et qui a plusieurs formes et facettes. 

A ses débuts, le royaume Kuba était resté modeste, avec une économie basée sur la pêche, la chasse et l’agriculture de subsistance. Il faudra attendre le Nyimi Shyaam pour que cette culture prenne toute sa dimension.

Shyaam aMbul aNgoong, la révolution

Ndop (sculpture religieuse sur bois) représentant Nyimi Shyaam
British Museum

Cet homme que Chancellor Williams considérait comme un des plus grands leaders de l’histoire des Noirs, devient roi en 1630. Il améliore la rentabilité des récoltes, introduit la culture du maïs, du tabac, des ignames, ainsi que de nouvelles techniques pour développer les arts sur bois et l’industrie textile notamment.

Comme résultat, l’économie kuba commence à produire plus que ce dont elle a besoin. Shyam aMbul aNgoong envoie donc ses sujets dresser des marchés dans les États voisins pour vendre les produits kuba.

Les revenus de ce commerce extérieur enrichissent les baKuba, dont le raffinement artistique grandit. La prospérité créée par Shyaam devient connue dans la région. Les peuples voisins sont attirés comme un aimant par le royaume Kuba, dont la population s’accroît. Afin de mieux asseoir son pouvoir, le roi prend le titre de représentant de Dieu sur terre, et est doté par le conseil de pouvoirs exceptionnels.

Nyimi Shyaam laisse pour autant le trône après 10 ans de règne, pendant lesquels il aura révolutionné la société kuba. Ses successeurs Mbong aLeeng et Mbo Mboosh consolideront ses réformes.

Par le commerce et par la conquête armée, le royaume Kuba finira par couvrir une aire, presqu’aussi grande que le Liberia.

L’art et l’habitat

Une femme kuba confectionnant un velours
Troppenmuseum, partie du National Museum of World Culture

Le missionnaire africain-américain William Sheppard, premier occidental à mettre pied dans la capitale Mushenge en 1892, fut absolument impressionné par l’art kuba et son industrie. Il décrivit alors le peuple comme « la plus artistique des races ».

Jan Vasnina, historien belge spécialiste de l’Afrique équatoriale, se basant sur les récits d’époque, dit « La technologie et les arts Kuba, surtout la sculpture décorative d’objets usuels et les velours ouvragés dits du « Kasaï » font un effet tout aussi sensationnel (sur les Européens de l’époque) (…) (La) capitale est une véritable petite ville, construite sur un vrai plan urbain, d’une architecture savante, comportant de belles avenues, des perspectives majestueuses et des grandes places publiques, qui forment un cadre superbe pour l’ordonnance splendide des spectacles publics ordonnés par la cour » [1].

Les velours Kuba en particulier ont attiré l’attention. Ils étaient tissés avec des fibres végétales de raffia et de palmiers à huile. Les sculptures pour leur part avaient atteint un niveau de précision absolument remarquable. Les baKuba étaient aussi d’habiles métallurgistes, travaillant le cuivre et le fer.

Le voyageur et historien allemand Leo Frobenius dit « En 1906, lorsque je pénétrai dans le territoire du Kasaï-Sankuru, je trouvai encore des villages dont les rues principales étaient bordées de chaque côté, pendant des lieues, de quatre rangées de palmiers, et dont les cases ornées chacune de façon charmante, étaient autant d’œuvres d’art. Aucun homme qui ne portât des armes somptueuses de fer ou de cuivre, aux lames incrustées, aux manches recouverts de peau de serpent. Partout des velours et des étoffes de soie.

Chaque coupe, chaque pipe, chaque cuillère était un objet d’art parfaitement digne d’être comparé aux créations du style romain européen. Mais tout cela n’était que le duvet particulièrement tendre et chatoyant qui orne un fruit merveilleux et mûr ; les gestes, les manières, le canon moral du peuple entier, depuis le petit enfant jusqu’au vieillard, bien qu’ils demeurassent dans des limites absolument naturelles, étaient empreints de dignité et de grâce, chez les familles des princes et des riches comme chez celles des féaux et des esclaves » [2].

Au début du 20e siècle, le hongrois Emil Torday, rapporte en Europe pas moins de 3000 objets kuba, pour faire découvrir la splendeur de cet art. Ces objets, par leur beauté et leur sophistication, vont être prisés par les musées et les particuliers.

Nyimi Mishe miShyaam maMbul
Brooklyn Museum
Ndop de Rois
Ndop de Rois
A droite un Ndop en ivoire

Des velours Kuba
Les motifs textiles Kuba ressemblent à ceux du royaume Kongo, ici sur ce conteneur du 18e siècle exposé à l’Institut d’Art de Chicago
Les baKongo étaient également spécialistes dans la fabrication de velours de grande qualité 
Cela laisse penser que c’est des baKongo que Shyaam a importé les techniques pour fonder son industrie textile avancée

Un Nyimi, probablement Kot aMbeky maShyaam, magnifiquement couvert de velours et portant une épée cérémoniale. Des velours ont même été confectionnés pour épouser ses orteils. Les anneaux aux jambes, que portent toujours les Ndebele d’Afrique du sud aujourd’hui, se retrouvaient aussi au Cameroun chez les Fang-Beti et au Liberia chez les Kissi. Le tam-tam près du roi est décoré avec beauté.
Couteaux d’apparat Kuba
Couteau en cuivre Kuba
Pipe kuba

Coupe à vin
Coupe à vin
Une case typique kuba à gauche
Case Kuba
Nyimi Kot aMbeky aMileng devant sa demeure, fin du 19e siècle 
Nyimi Mbop aMabiintsh maMbeky à gauche dans sa chambre, qui comporte des piliers sculptés

L’esclavage et les relations avec les Européens

Les guerres de conquête des baKuba avaient fait de nombreux peuples captifs de guerre. Conformément à l’usage en Afrique, ces esclaves n’étaient pas physiquement maltraités, continuaient à posséder leurs terres et à s’enrichir. Si dans un premier temps, ils étaient socialement inférieurs, la plupart finissait par vivre comme des citoyens libres, profitant de la prospérité du royaume.

Certainement par souvenir de leurs rapports avec les portugais terroristes sur les côtes atlantiques au 16e siècle, et au courant des ravages toujours faits par les Européens en Afrique, les baKuba interdisaient aux Blancs de pénétrer le royaume, sous peine d’être tués. Sheppard, surnommé Mundele Ndom (le Noir avec des habits de Blancs), fut le premier Occidental admis plus tard en 1892, seulement parce qu’il était noir.

Les esclavagistes européens avaient, entre le début et la moitié du 19e siècle atteint le Kasaï. Ce qui montre au passage que loin d’être restés sur les côtes comme beaucoup le pensent, les Européens s’étaient, comme au Zimbabwe, enfoncé loin dans les terres, le plus au centre de la région.

Encerclant le royaume Kuba par des missionnaires à ses frontières, les Européens font egalement venir des marchands et des soldats à ces postes. Mbop aMabiintsh maMbul, incapable de gérer les nouveaux captifs de guerre, accepte de les vendre pour s’en débarrasser et avoir de nouveaux revenus. Les baKuba participent ainsi brièvement à la traite, jusqu’à sa fin vers 1860.

Comme le dit Chancellor Williams, si au tout début au 16e siècle, certains rois africains qui vendaient leurs captifs pensaient que les Européens les traiteraient humainement comme en Afrique, avec le temps, les récits sur les horreurs de l’esclavage en Amérique étaient connus de tous. Nyimi Mbop aMabiintsh maMbul est donc en tout point condamnable.  

La colonisation et aujourd’hui

En 1916, les forces coloniales et génocidaires belges annexent le royaume Kuba. Kot aPe, dernier souverain indépendant est déposé. Le royaume Kuba est intégré au Congo Belge et va subir un relatif déclin. Mais la réputation de ses prouesses artistiques aidant, il reste dans l’actualité occidentale, valorisé, et est ainsi protégé d’un démantèlement total, malgré les tentatives belges. Le royaume Kuba existe ainsi jusqu’à nos jours.

Les baKuba aujourd’hui

Hotep !

Par : Lisapo ya Kama © (Tous droits réservés. Toute reproduction de cet article est interdite sans l’autorisation de Lisapo ya Kama)

Notes :

  • The destruction of Black Civilization, Chancellor Williams
  • La survie du royaume Kuba à l’époque coloniale et les arts, Jan Vasnina
  • Kuba, Fabric of an empire, Kevin Tervala, Mathew S Polk Jr, Amy L Gould
  • [1] La survie du royaume Kuba à l’époque coloniale et les arts, Jan Vasnina, page 8
  • [2] Quand l’Africain était l’or noir de l’Europe, Afrique : actrice ou victime de la « traite des Noirs, Bwemba Bong, pages 145 et 146
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