Pourquoi centrons-nous l’histoire de l’Afrique autour de l’Egypte antique?

Les recommandations de Cheikh Anta Diop sur la rénovation de l’historiographie africaine étaient claires, l’Egypte devait servir de référence à toute lecture du passé et de l’expérience de l’Afrique noire. Ce sont ces recommandations que nous suivons ici. Méthode qui nous a souvent valus des critiques. On nous a demandé comment une seule civilisation pouvait servir de base pour tout un continent !? Nous allons donc expliqué pourquoi nous avons repris ce conseil de Diop et travaillons à travers sa méthode.

Pour ce faire, nous allons répondre aux questions suivantes :

Quel est l’objectif final du mouvement intellectuel de Diop ?

9L’objectif final de Cheikh Anta Diop était la création d’un Etat fédéral d’Afrique noire. Ayant analysé la situation du monde, il en est arrivé à la conclusion qu’une fédération des pays d’Afrique subsaharienne était le seul salut dans une planète pleine d’agression. Mais pour se faire, il a été évident pour lui que cet Etat devait se bâtir autour d’un peuple conscient de son unicité, de sa communauté de valeurs car des populations emprisonnées dans leurs identités tribales, qui se voient les unes les autres comme des étrangères, et sont prêtes à se faire la guerre n’importe quand, ne formeront jamais une cohésion nécessaire à la longévité d’une telle nation.

C’est pourquoi ses travaux ont tourné autour de l’unité culturelle de l’Afrique noire, afin de bâtir une identité nouvelle qui embrasse tous les Noirs, qui transcende tous les clivages ethniques. Et aucune civilisation n’a mieux servi de base à ce passé commun que la civilisation égyptienne. Ce qui nous pousse à nous poser la question suivante :

L’Egypte est-elle le début de l’histoire africaine ?

Non l’Egypte n’est pas le début de l’histoire africaine. S’il faut choisir ce point de départ, c’est dans la localité de Kibish au sud de l’Ethiopie qu’il se trouve. C’est là qu’on été trouvés les fossiles du plus ancien homme moderne. Kibish est donc ce point de départ, mais c’est un point de départ commun à toute l’humanité, pas seulement au monde noir. Le point de départ intellectuel quant à lui se trouve à Lebombo au Swaziland car c’est là qu’a été trouvée la plus ancienne attestation de l’exercice des mathématiques. D’autres éléments témoignant de l’exercice des mathématiques ont été datés ultérieurement à Ishango en RDC. Le Sahara pré-désertique quand à lui a abrité une civilisation de toute beauté, prémice d’après Ivan van Sertima à la civilisation égypto-soudanaise. C’est à l’occasion de la désertification du Sahara, que ces peuples rejoindront la vallée du Nil et y croiseront les peuples originaires des grands Lacs et d’Afrique australe.

On the left: Yahmesu Neferet-Iry & her brother and husband Pharaoh Yahmesu. They are the founders of the 18th dynasty. On the right: The Xhosa chief Mandla Mandela, Nelson Mandela’s grand-son & one of his wives. The principle of the collar of the pharaohs exists also in South Africa.
A gauche : Yahmessou Neferet-Iry et son frère et mari le Pharaon Yahmessou. C’est ce couple qui fonda la 18e dynastie égyptienne.
A droite: le chef Xhosa Mandla Mandela – petit-fils de Nelson Mandela – avec une de ses épouses. Le principe du collier des pharaons existe jusqu’en Afrique du Sud.

Que représente donc la civilisation égyptienne ?

C’est probablement au croisement de ces peuples que la royauté soudanaise va naître, que d’autres sciences vont germer. Ce sont ces soudanais qui descendront donc la vallée du Nil pour peupler l’Egypte. L’Egypte est donc la somme, la résultante, la fille de toutes les expériences de l’Afrique noire préhistorique accumulées pendant quelques 190 000 ans. Mais c’est en Egypte que tout cet héritage va littéralement exploser, prendre une dimension suprême.

Cette navigation qui allait sur tous les océans, ces pyramides dont les européens ne comprennent toujours pas la conception, cet empire dont l’influence allait jusqu’en Russie, ces sciences dans lesquels tous les savants grecs sont venus s’abreuver, cette religion qui a été copiée et transformée pour bâtir le christianisme et l’islam, ces ancêtres qui ont civilisé le monde… l’Egypte a été et reste– ceci jusqu’à nos jours – l’aboutissement absolue de l’expérience africaine. Aussi valables qu’aient été les autres civilisations africaines, objectivement aucune n’est aussi grande que la civilisation égyptienne. Technologiquement, philosophiquement, politiquement, elle représente le sommet de l’expérience noire.

The highest level of civilization ever reached by the Black world.
Le plus haut degré de civilisation jamais atteint par le monde noir, la plus grande civilisation de l’antiquité, la civilisation la plus déterminante de l’histoire humaine. 

Se référer systématiquement à cette civilisation revient donc à mettre le curseur de l’avenir africain le plus haut possible, ça revient également à utiliser cette civilisation qui explique le mieux l’identité africaine, pour l’avoir poussé à sa quasi perfection.

Tous les Noirs sont-ils originaires d’Egypte ?

Pharaoh’s Military helmet, here Ramesu Maryimana. It is in reality an African hair style. Hair style used by Rwandan Banyarwanda until very recently.
Le casque militaire du pharaon – ici Ramessou Maryimana (Ramsès II) – est en réalité la stylisation d’une coiffure africaine portée par les Banyarwanda du Rwanda jusqu’à récemment

Déjà il faut savoir qu’après la désertification du Sahara, les Noirs de grande taille ont vécu majoritairement en grappe autour de la vallée du Nil et la région des grands Lacs. Le reste du continent étant essentiellement peuplé de Pygmées et de San (Bushmen). La tradition orale de nombreux peuples d’Afrique raconte une migration depuis le Nil, et une conquête des territoires des Pygmées.

Quand nous nous sommes intéressés à l’histoire africaine, nous pensions que seuls quelques peuples venaient du Nil. Finalement la question que nous en sommes venus à nous poser est la suivante : qui n’est pas d’origine égypto-soudanaise ? Voici une liste non exhaustive de peuples avec une origine dans le Nil certaine ou fortement probable dans l’état actuelle de nos connaissances :

  • Afrique du Sud : Zulu, Xhosa, Ndébélé, Swazi
  • Zimbabwé : Ndébélé
  • RD Congo : Kuba
  • Kenya : Masaï, Kikuyu
  • Rwanda : Banyarwanda
  • Somalie : Somali
  • Gabon/Guinée Equatoriale : Fang
  • Tchad : Peuls
  • Cameroun : Fang, Bassa, Bamilékés, Peuls
  • Nigéria : Yoruba, Haoussa
  • Niger : Haoussa
  • Bénin : Fon, Yoruba, Haoussa
  • Togo : Ewé
  • Ghana/Côte d’Ivoire : Akan
  • Burkina Faso : Peuls
  • Sénégal : Wolof, Peuls, Sérères

Nous rappelons enfin que l’Ethiopie était une province du Soudan ancien. La communauté de culture entre les Oromo d’Ethiopie et l’Egypte est donc peut être le résultat d’un contact et non d’une descendance. Il ne serait pas surprenant qu’on ose dans quelques années dire que la majorité des Noirs est d’origine égypto-soudanaise. Pour ceux qui ne le sont pas, ils ont tout de même une communauté de culture avec la vallée du Nil. L’Afrique est une et indivisible culturellement et la vallée du Nil est le socle de cette unité.

Conclusion

A snake on the forehead of a Yoruba-Edo chief (of current Nigeria) & snake on the forehead of Pharaoh Tutankhamen
Un serpent sur le front d’un roi Yoruba-Edo (actuel Nigéria); Un serpent sur le front du pharaon Toutankhamon

En résumé, la civilisation égyptienne est donc :

  • L’aboutissement de l’expérience africaine
  • L’origine de très nombreux peuples africains
  • Elle a aussi l’avantage d’être une civilisation morte, un peuple mort, alors que si on se référait aux Kongo ou aux Yoruba, beaucoup crieraient à l’impérialisme.

L’Egypte et le Soudan sont à l’Afrique noire ce que la Grèce et Rome sont à l’Europe : la base de leurs humanités classiques. Voilà donc les raisons pour lesquels nous nous référons systématiquement à l’Egypte – dont les similitudes culturelles et linguistiques avec le reste du continent sont interminables – pour faire naître le sentiment de communauté indispensable à une fédération politique de l’Afrique noire. L’objectif est politique. Bien entendu nous continuerons à valoriser toutes les autres civilisations africaines, qui sont pour certaines, sur les plans structurels et même technologiques, filles de la civilisation égyptienne.

Nous finissons avec cette phrase de Cheikh Anta Diop dite en 1984 à Niamey « On vous a caché votre propre passé national (égyptien), le plus grand passé que nous ayons connu, que nos peuples ont connu et nous devons désenclaver nos histoires locales et les rattacher à cette histoire (égyptienne) »

Hotep !

Par : Lisapo ya Kama © (Tous droits réservés. Toute reproduction de cet article est interdite sans l’autorisation de Lisapo ya Kama)

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