Comment les esclaves Africains ont mis fin à l’esclavage aux Amériques

Comment l’esclavage a-t-il été aboli aux Antilles et aux Amériques en général ? Est-ce par la « gentillesse » ou « l’humanisme » des oppresseurs ou par les révoltes incessantes des oppressés, qui menaient des luttes pour se libérer eux-mêmes ?

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L’historiographie européenne prétend que l’esclavage s’est terminée, d’abord et surtout, grâce à des abolitionnistes tels que Victor Schœlcher, l’abbé Grégoire, et bien d’autres…

Mais lorsque l’on sait que l’esclavage et la traite sont des pratiques s’inscrivant dans un système économique visant à s’enrichir, on se demande qu’est-ce qui aurait fait que ceux qui étaient maîtres et propriétaires d’esclaves, ainsi que leurs partisans et associés, et qui se sont enrichis de manière incroyable grâce ce sale business durant longtemps, auraient brusquement compris que cette pratique était mauvaise ? D’autant que les Européens sont ensuite venus en Afrique continuer l’esclavage coloniale jusqu’aux années 1940.

En réalité ce sont les Africains mis en esclavage eux-mêmes par des révoltes et des soulèvements (exemple en Haïti), qui ont forcé les oppresseurs. Ceux-ci se sont donc résolus à abolir l’esclavage aux Amériques.

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La célèbre cérémonie du Bwa Kay Moun, appelée aussi Bois Caiman en Haiti. C’est cette cérémonie organisée par les Africains en lutte et en résistance pour leur liberté, qui à sonné la fin de l’esclavage en Haiti.

Lors des révoltes, les Africains semaient le chaos le plus total. Il y avait donc de nombreux combats, tueries et des destructions de toutes sortes.

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Illustration représentant une révolte d’esclaves. Voilà comment les Noirs ont eu leur libération et ont obtenu l’abolition de l’esclavage.

Les maîtres et propriétaires d’esclaves n’avaient plus la maîtrise de la situation. Se sentant menacés continuellement par des révoltes régulières, ils ont donc commencé à abolir l’esclavage, à affranchir et émanciper les Africains.

C’est le cas par exemple du gouverneur de la Martinique, Rostoland qui, faisant face à une révolte importante sur la terre dont il avait la charge, édita un décret d’abolition de l’esclavage dans sa colonie. A cet effet, il envoya une lettre au gouverneur de Guadeloupe le 23 mai 1848 pour l’informer en ces termes :

« Nous sommes dans une position épouvantable. Hier j’ai reçu des nouvelles alarmantes de St Pierre. Je me suis rendu tout de suite dans cette ville, mais déjà une députation du Robert était venue me demander protection contre les ateliers qui refusaient en masse le travail et qui devait, disait-on, se diriger sur le Morne Vert Pré, pour se répandre là sur le Lamentin.

Après avoir ordonné quelques dispositions, je me suis embarqué pour St Pierre où je suis arrivé à 8 heures du soir. Dès 7 heures j’avais vu tout le Prêcheur en feu et jugé que l’incendie faisait de rapides progrès dans le quartier du fort où il avait éclaté aussi. Presque toute une rue était la proie des flammes. On évalue à 20 le nombre des victimes qui ont péri par le feu ou le fer des assassins.

Le Conseil Municipal de cette grande cité, à l’unanimité avait le 22  demandé l’émancipation immédiate, réservant toutefois la question de l’indemnité. […] J’ai cherché vainement à arrêter le mal, l’exaspération était à son comble, le peuple en pleine révolte. Ce matin, le conseil municipal est venu en masse réitérer sa demande comme mesure unique de salut.

J’ai convoqué le conseil privé, les chefs de l’administration seront ici ce soir, je pense que nous décréterons, vu l’urgence, l’émancipation, ainsi que le propose la municipalité. […] La responsabilité est lourde mais je suis fermement décidé à en accepter toutes les conséquences heureuses si je puis, par cette mesure, sauver toute la population du danger immense qu’un plus long retard ferait naître ».

Ce texte édifiant montre que l’esclavage a continué dans les territoires français après le décret d’abolition du 27 avril 1848. Il laisse penser que les esclavagistes n’étaient à la base pas disposés à émanciper les Africains et abolir l’esclavage. Ce sont les circonstances qui les ont obligés à le faire.

Du XVIème AU XIXème siècle, d’après la chronologie établie par la spécialiste Nelly SCHMIDT, dans son ouvrage « L’abolition de l’esclavage. Cinq siècles de combats, XVIe-XXe siècle », et Oruno D. LARA, dans son ouvrage  « Caraïbes en construction : espace, colonisation, résistance. », on peut lister plusieurs révoltes d’esclaves aux Antilles et sur le continent américain. Voici les principales batailles, révoltes et tentatives de libérations que les esclaves ont faites par eux-mêmes. Vous allez le voir, c’est absolument ahurissant : 

  • 1503 – Première révolte d’esclaves à Ayiti/La Española. Début du XVIe siècle : édification des premiers palenque en Ayiti/La Española, à Cuba, aux Guyanes.
  • 1514-1533 – Rébellion du Cacique Enrique à Ayiti / La Española.
  • 1521 – La plantation sucrière de Diego Colomb est dévastée par une rébellion d’Africains.
  • 1523 – Soulèvement des Africains à Puerto Rico.
  • 1526 – Soulèvement des Africains en Caroline du Sud (alors établissement espagnol) aux Etats-Unis.
  • 1529 – Début des révoltes en Colombie : les Africains incendient le port de Santa Marta.
  • 1530 – Premières rébellions et premiers cimarrons (esclaves évadés) en Castille d’Or (Amérique centrale).
  • 1533 – Révolte dans une mine d’or de la partie orientale de Cuba.
  • 1537 – Révolte des Africains au Mexique.
  • 1538 – Soulèvements des Africains à Cuba.
  • 1549-1553 – Guerre contre les palenques (cités) de San Miguel au Panama.
  • 1553 -1558 – Guerre contre le palenque du cimarron Bayano (Panama).
  • 1573-1576 – Les cimarrons de la Castille d’Or aident les expéditions de Drake contre les possessions  espagnoles, de Nombre de Dios à Panama.
  • 1599-1619 – Répression contre le palenque de San Basilio en Colombie.
  • Fin du XVIe siècle : Édification de l’enclave des esclaves enfuis de Quilombo de Palmares dans la région de Pernambouc au Brésil.
  • Début du XVIIe siècle – Édification des premiers grands camps de nègres marrons (évadés) en Jamaïque, dans les Iles Vierges, en Guadeloupe et en Martinique.
  • 1607 – Soulèvement des Africains au Brésil.
  • 1608 et 1612 – Révoltes des Africains au Mexique.
  • 1612-1613 – Les Espagnols accordent la liberté et l’autonomie aux cimarrons du palenque de San Basilio établi en Nouvelle-Grenade depuis 1599-1600.
  • 1636 – Établissement du premier grand-camp de nègres marrons en Guadeloupe, dans les hauteurs de Capesterre.
  • 1639 – Soulèvement des Africains à Saint-Christophe.
  • 1649 – Soulèvement des Africains à la Barbade.
  • 1656 – Soulèvement des Africains en Guadeloupe.
  • 1644-1645 – Deux expéditions hollandaises contre le quilombo de Palmares au Brésil.
  • 1650 – Début de la répression contre les cimarrons de la région de Caracas au Venezuela.
  • 1673 – Première grande insurrection des Africains en Jamaïque. Ils forment la première bande de maroons reconnue; Soulèvement des Africains aux Bermudes.
  • 1675 – Soulèvement des Africains à la Barbade.
  • 1678 – Soulèvement des Africains à la Martinique et en Jamaïque.
  • 1679 – Les cimarrons de Santa Marta, en Nouvelle-Grenade, obtiennent la liberté et des terres. Soulèvement des Africains à Saint-Domingue (Haiti).
  • 1685-1686 – Soulèvement des Africains en Jamaïque.
  • 1687 – Soulèvement des Africains à Antigua.
  • 1690 – Première révolte des Africains en Guyane hollandaise. Soulèvement des Africains en Jamaïque.
  • 1691 – Soulèvement des Africains à La Española (Haiti/République dominicaine). 
  • 1692 – Soulèvement des Africains à la Barbade.
  • 1695 – Destruction du Quilombo de Palmares après trois semaines de siège par les troupes portugaises au Brésil. 
  • 1699 – Soulèvement des Africains en Martinique.
  • 1700 – Soulèvement des Africains en Jamaïque.
  • 1701 – Soulèvement des Africains à Antigua.
  • 1704 – Soulèvement des Africains en Jamaïque.
  • 1710 – Soulèvement des Africains en Guadeloupe et en Martinique.
  • 1713 – Soulèvement des Africains à Cuba.
  • 1720 – Soulèvement des Africains au Brésil et en Jamaïque.
  • 1725-1740 – Première Guerre des « Maroons » en Jamaïque.
  • 1730-1740 – Rébellions des Africains dans les Caraïbes orientales, notamment en Jamaïque, à la Dominique, à la Guadeloupe, à Antigua et à Saint-Jean. Soulèvements au Suriname.
  • 1731 – Les Africains mis en esclavage dans les mines de cuivre de Santiago del Prado, à Cuba, rejoignent le palenque voisin.
  • 1732 – Soulèvement des Africains au Venezuela.
  • 1733 – Révolte des Africains à Berbice, Guyane.
  • 1735 – Insurrection de plus de 1 000 Africains dans la région de Veracruz au Mexique.
  • 1738 – Signature, en Jamaïque, d’un traité de paix avec les maroons, à Trelawney Town.
  • 1730-1740 – Succession de révoltes d’Africains en Virginie, en Caroline du Sud et en Louisiane aux Etats Unis.
  • 1739 : révolte de Stono en Caroline du Sud ;
  • 1742 – Soulèvement des Africains en Jamaïque.
  • 1746 – Soulèvements des Africains à Sainte-Croix et en Jamaïque.
  • 1748 – Soulèvement des Africains en Martinique.
  • 1749 – Conspiration des Africains à Caracas au Venezuela; Guyane hollandaise : les nègres marrons (Saramaka) établis le long des rivières obtiennent la reconnaissance de leur indépendance des autorités coloniales hollandaises. Révolte des Africains à Berbice en Guyane.
  • 1750 – Soulèvement des Africains à Curaçao. Soulèvement des Africains au Suriname/Guyane hollandaise.
  • 1751 – Révolte des Africains à Berbice, Guyane.
  • 1752 – Soulèvements des Africains en Guadeloupe et en Martinique.
  • 1753-1757 – Rébellion menée par Makandal à Saint-Domingue (Haiti).
  • 1754 – Soulèvement des Africains en Jamaïque.
  • 1757 – Soulèvement des Africains au Suriname/Guyane hollandaise.
  • 1759 – Tentative de rébellion des Africains de Sainte-Croix, Iles Vierges danoises.
  • 1760 – Rébellion des Coromantins en Jamaïque. Les Djuka, établis en Guyane sur un affluent du fleuve Maroni, obtiennent la reconnaissance de leur indépendance par les autorités hollandaises en 1762.
  • 1761 – Soulèvement des Africains aux Bermudes.
  • 1762-1764 – Grande insurrection des Africains de Berbice, Guyane hollandaise. Les chefs des rebelles Saramaka concluent des traités de paix avec les autorités hollandaises.
  • 1765-1784 – Révoltes à Westmoreland, Hanovre, St. James et Kingston en Jamaïque.
  • 1773 – Soulèvement des Africains au Honduras britannique (Belize).
  • 1776 – Soulèvement des Africains en Jamaïque et à Montserrat.
  • 1778 – Soulèvement des Africains à St.Kitts/Saint-Christophe.
  • 1779-1783 – Première Guerre des Karibs à Saint-Vincent.
  • 1789-1792 – Soulèvements des Africains au Brésil.
  • 1791-1804 – La révolution haïtienne 
  • 1795 – Conspiration des Africains à Coro, Venezuela. Révolte à Curaçao. Insurrection à Demerara en Guyane. Seconde Guerre des Karibs à Saint-Vincent.
  • 1795-1796 – Deuxième guerre des « maroons » en Jamaïque. Révolte des Africains à la Grenade, à Puerto Rico et en Colombie.
  • 1796 – 16 000 Africains fugitifs sont capturés dans la région de La Havane à Cuba suite au nouveau « Règlement sur les nègres cimarrons ».
  • 1798 – Insurrections au Venezuela, en Jamaïque, et à Bahia, Brésil.
  • 1799 – Conspiration à Maracaïbo au Venezuela et dans les Iles Vierges britanniques.
  • 1795-1805 – Deuxième Guerre des Karibs à Saint-Vincent. Négociations entre les Karibs et les Britanniques.
  • 1800 – Insurrection de Gabriel Prosser en Virginie, Etats-Unis.
  • 1802 – Insurrection contre le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe.
  • 1803 – Insurrections des Africains en Jamaïque et à Trinidad.
  • 1805 – Insurrection des Africains à Puerto Rico.
  • 1806 – Insurrection des Africains à Trinidad.
  • 1807 – Insurrections des Africains au Brésil, en Jamaïque, en Martinique.
  • 1810 – Insurrection à Cuba.
  • 1812 – Insurrection à Cuba, Puerto Rico, Dominique.
  • 1815 – Insurrection à la Jamaïque.
  • 1816 – Insurrection des Africains à la Barbade et au Brésil.
  • 1819 – Insurrection à Trinidad.
  • 1820 – Insurrection à Puerto Rico, Antigua, Tortola, Cuba, en Martinique et au Honduras britannique.
  • 1821 – Insurrection des Africains à Puerto Rico.
  • 1822 – Insurrection aux Etats-Unis (Denmark Vesey en Caroline du Nord), au Brésil et à Puerto Rico.
  • 1822-1823 – Insurrection en Martinique.
  • 1825 – Insurrection à Trinidad.
  • 1831 – Insurrection en Martinique, en Guadeloupe, en Jamaïque, aux Etats-Unis (Nat Turner en Virginie).
  • 1831-1832 – Insurrection des Africains en Jamaïque (plus de 20 000 insurgés).
  • 1832 – Insurrection à Puerto Rico.
  • 1833 – Insurrection en Martinique et à Puerto Rico.
  • 1835 – Insurrection d’esclaves au Brésil (Bahia).
  • 1839 – Affaire des captifs révoltés du navire Amistad entre Cuba, l’Espagne et les Etats-Unis. Insurrection au Brésil.
  • 1840 – Insurrection des Africains en Guadeloupe et à Puerto Rico.
  • 1841 – Insurrection en Louisiane et à Puerto Rico.
  • 1843 – Insurrection à Cuba, en Martinique, à Puerto Rico.
  • 1844 – Conspiration de La Escalera à Cuba.
  • 1848 – Insurrection en Martinique. Soulèvements en Guadeloupe. Insurrection à Sainte-Croix et à Puerto Rico.
  • 1851 – Insurrections des Africains des vallées de Chicama et de Cañete au Pérou.
  • 1859 – Rébellion de John Brown en Virginie, Etats-Unis.
  • 1874 – Soulèvement au Brésil. 

Si la révolution industrielle aurait joué un rôle vers la fin de la traite négrière, c’est d’abord et surtout les Africains mis en esclavage eux-mêmes, qui ont forcé leurs tortionnaires à les libérer. C’est donc sous la pression, les menaces et l’insécurité constante que les abolitions ont eu lieu, et non à cause de la gentillesse ou de la bonté des oppresseurs. De la même manière, les Africains ont résisté jusqu’à la mort quand les Européens esclavagistes sont arrivés au 15e siècle sur le continent. Les Africains ont aussi arraché eux-mêmes, par des centaines de milliers de morts, la fin de la colonisation. 

Ça fait donc 500 ans que nous résistons, 500 ans que nous disons non. Nous ne sommes pas les femmes et hommes passifs que l’Occident veut que nous croyons que nous sommes. Cette historicité change complètement la façon dont nous devons nous percevoir. Il convient donc de nous inscrire dans la continuité de ces luttes gagnées pour notre survie, tirer tout le bénéfice moral de ces résistances victorieuses, qui doivent être célébrées comme telles, et nous pousser à faire face, avec détermination, comme nos ancêtres, aux défis qui sont les nôtres aujourd’hui.

Hotep !

Par : Lisapo ya Kama ©

Notes :

  • Jean Phillipe Omotundé, Histoire de l’esclavage, Menaibuc, 2008
  • Nelly SCHMIDT, L’abolition de l’esclavage. Cinq siècles de combats, XVIe-XXe siècle,
  • Oruno D. LARA, Caraïbes en construction : espace, colonisation, résistance.
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