Le Vodou haïtien

Le Vodou haïtien est la forme la plus connue au monde de la Spiritualité Africaine. Au-delà de son omniprésente diabolisation par l’Occident, sur quoi repose-t-il? Quels sont ses fondements? Nous allons essayer de répondre.  

Les femmes en train de chanter pendant une cérémonie Vodou. Comme en Afrique, des danses et des chants avec des tambours sont exécutés pendant le culte. 

Aux origines

Haïti est le deuxième pays le plus peuplé des Antilles et un des plus noirs des Amériques, avec 85 à 95% de sa population qui est d’origine africaine. On estime à 1 million le nombre d’Africains déportés et mis en esclavage sur le territoire. Les Haïtiens viennent de partout sur la Côte ouest africaine, du Sénégal à l’Angola, mais également du Mozambique et de Madagascar. Des Dinka du Soudan et des baGanda d’Ouganda ont également été déportés sur l’île. Certains Haïtiens sont bien entendu métissés – de manière minoritaire – d’Européens et d’Amérindiens.

Il y a en Haïti, d’un point de vue culturel, une prédominance du Golfe du Bénin (Danhomé, Nigeria, Togo, Ghana) et de l’empire Kongo (Angola, RD Congo, Congo) dans les origines de ce peuple. Le royaume Fon du Danhomé est aujourd’hui le Bénin. Si les racines des Haïtiens sont dispersées en Afrique, on peut dire que les éléments Fon, Yoruba et Kongo ont eu le plus d’influence sur leur identité actuelle. Cela se ressent dans la Spiritualité haïtienne. 

Le Vodoun en Afrique de l’ouest. 

Lwa, les formes de Dieu

Pour les Haitiens il existe un Dieu unique dont le nom est Bondye (forme créolisée de Bon Dieu). Bondye a plusieurs formes ou aspects appelés Lwa. On est dans la définition de la Spiritualité africaine, qui est celle d’un monothéisme (Dieu unique) polymorphique (possédant plusieurs formes). Ainsi en Egypte il y avait un Dieu unique (Imana-Râ) et ses formes (Ntjerou), Olodumaré et ses Orisha chez les Yoruba, Râ et ses Iskoki chez les Haoussa ou encore Waaqa et ses Ayaanya chez les Oromo etc… Dieu en Afrique est semblable à un diamant à multiples facettes. Ce sont ces facettes ou formes de Dieu que les Fon du Bénin appellent Vodoun. Le mot a donc traversé l’Atlantique et a désigné le culte religieux dans son ensemble, bien que le terme Lwa ait repris son sens profond.

Ainsi en Haïti lorsque Dieu s’occupe de la défense du peuple, il est Ogun comme chez les Yoruba. Lorsqu’il préside au savoir et à l’acquisition de la connaissance, il est Damballa comme chez les Fon. Lorsqu’il se charge de protéger les eaux, il est Simbi comme au Kongo etc… Les Haïtiens ne se définissent pas par le mot Vaudouisants, mais comme ceux dont le rôle est de sevi lwa (servir les Lwa).

Service aux Lwa. Les services commencent toujours après avoir honoré Bondye par une libation. Chaque figure géométrique correspond à une forme de Dieu (Photo de Kena Betancur pour Reuters)

Il existerait 17 nanshons (groupes) qui rendent des cultes différents aux Lwa. Les principaux étant Rada, qui rassemble les formes de Dieu les plus anciennes originaires principalement du Danhomé ; Kongo regroupant les formes de Dieu associées au panthéon Kongo ou encore Petwo qui se compose de dieux guerriers de la révolution haïtienne. On peut encore citer Manding (du Mali et Guinée actuels), Ibo (Igbo du Nigeria) ou Nago de l’Angola etc…

Le culte aux Lwa consiste en partie à les nourrir. Dans la pensée africaine, Dieu est la conscience invisible qui par sa volonté, a fait jaillir de lui l’Energie qui a créé le monde. Cette Energie initiale et totalisante est répartie parmi ses formes et dans chaque élément de la Création. Lorsque Dieu fait couler continuellement les eaux, il-elle dépense de l’énergie. Lorsqu’il-elle éclaire la Terre par le Soleil, il-elle dépense aussi de l’énergie etc… Ce faisant Dieu à travers ses formes se fatigue en travaillant. Les Hommes font donc des offrandes et des sacrifices pour les revigorer et pour que le cycle de la vie continue.

Des Vaudouisants s’apprêtant à sacrifier des poules aux Lwa. (Photo de Troi Anderson)

C’est pour ça que les Haïtiens donnent des repas et font des sacrifices dont se nourrissent spirituellement les Lwa. C’est aussi pourquoi pendant la sécheresse en Egypte au temps du pharaon Djoser, celui-ci demanda à son 1er ministre et prêtre Imhotep quelle forme de Dieu revigorer pour que l’eau revienne.   

Un autre aspect du culte aux Lwa est l’entrée en contact. Comme absolument partout en Afrique authentique, par des rites et des danses, un Lwa prend possession d’un de ses serviteurs qui entre en transe. Cette scène est décrite chez les Haoussa avec l’entrée en transe de la Magadjiya (la prêtresse), à Madagascar avec la possession du Mpimasy (le prêtre), ou chez les Zulu avec la possession du Sangoma etc…   

Une femme possédée lors du culte Vodou

Les composantes ontologiques de l’Être

Chez les Haïtiens, deux des composantes principales de l’Être sont le Gwobonanj (gros bon ange) et le Tibonanj (petit bon ange). Le Gwobonanj est ce que les Egyptiens appelaient Ka ou ce qui est appelé Selido dans le Vodoun ouest-africain. Le Tibonanj est le Ba égyptien et le Semedo ouest-africain. L’Humain comme tout élément de la création porte une partie de l’Energie divine. C’est cette énergie assimilée au Créateur lui-même qui le fait vivre. Cette énergie individuelle est appelée Ka/Selido/Gwobonanj. L’Humain a également une âme, qui lui donne une morale et qui est comptable de ses actions dans le monde terrestre. C’est le Ba/Semedo/Tibonanj.

A la mort il y a séparation entre le corps matériel (chair) et les entités énergétique et spirituelle. Le prêtre Vodou fait donc sur le mort qui a agi positivement toute sa vie, le rite du Dessounen. Il s’agit de séparer de manière ordonnée les composantes de l’Être et d’envoyer le Tibonanj (âme) au Paradis. Partout en Afrique, des rites particuliers sont faits pour les âmes de ceux qui ont respecté les lois divines. Dans le Bwiti au Gabon, l’âme du défunt arrive dans la salle du jugement pour prouver qu’il a fait le bien toute sa vie. En Egypte le défunt arrivait dans la salle des 2 Maât pour prouver qu’il avait respecté les 42 commandements. Le défunt qui réussit cette épreuve devient ainsi un ancêtre méritant.

Le pharaon Pay Ndjem (Pinedjem I), se présentant devant Ousiré pour le jugement dernier de son Bâ. Ousiré (Osiris) est la forme de Dieu représentant le bien par excellence. Ousiré correspont à Gede dans le Vodou haïtien. C’est Gede qui contrôle l’accès au pays des ancêtres et il est représenté souvent avec son phallus comme le fut Ousiré. Gede vient de Ghedevi chez les Fon. 

Ginen, le pays des ancêtres

Ce sont les ancêtres justifiés, c’est-à-dire ceux qui ont passé avec succès l’épreuve du jugement dernier, qui sont en droit d’approcher Dieu et de lui parler. Ces ancêtres vivent dans un endroit appelé Butdenga par les Mossi du Burkina Faso, Ginen pour les Haïtiens. Ginen est la créolisation de Guinée et désigne une Afrique cosmique où séjournent les Gwobonanj (énergies) des ancêtres méritants. L’énergie ne mourant jamais par principe physique unanimement admis, le Vaudouisant entre donc par des rites, en contact avec son ancêtre méritant. De Ginen, l’énergie ancestrale vient se manifester à ses descendants. L’adepte lui donne de la nourriture pour le revigorer et pour qu’il transmette les messages des vivants à Bondye.

Les morts dans la tradition africaine ne sont donc jamais morts. Ils sont morts par leurs chairs et vivants par leurs énergies. C’est ce concept africain – pourtant logique – de mort-vivant, associé au nom de Dieu chez les baKongo (Nzambi), qui est probablement à l’origine du mot dévalorisé zombie aux Amériques et dans tout le monde occidental.  

Les cérémonies aux ancêtres en Haïti commencent souvent par le récit du lignage ancestral du Vaudouisant. C’est la même chose en Afrique. L’Africain authentique n’a pas un nom et un prénom comme chez les Européens. L’Africain décline son identité en remontant son arbre généalogique. Par exemple : Je suis … fille de … elle-même fille de… lui-même fils de … de la maison de … du clan de … de la famille ancestrale … du peuple … etc… C’est ainsi qu’on décline son identité en Afrique, tant une personne n’est qu’une partie d’une communauté, tant elle n’est que la continuité de ses ancêtres depuis l’Ancêtre primordial (Dieu). C’est la colonisation qui a changé cela.

L’égalité entre l’homme et la femme

Dans le Vodou la femme comme l’homme peuvent exercer la prêtrise. Ceci est un fondement de la Spiritualité Africaine, hérité de la perception androgyne (mâle et femelle) du Créateur et du matriarcat. La prêtresse dans le Vodou est dite Mambo. Le prêtre est dit Houngan. On remarque aussi que le prêtre chez les Dogon du Mali se dit Hogon. Ce droit des femmes est contraire aux religions révélées qui – étant fondées sur le patriarcat – n’autorisent pas les femmes à être prêtres. Toutes les civilisations noires de l’antiquité (Egypte, Phénicie/Carthage, Vallée de l’Indus etc…) avaient aussi des femmes prêtres ou même chefs religieux.  

Femmes vodouisantes (Photo de Troi Anderson)

La répression et la diabolisation du Vodou

Le lecteur qui nous a suivis jusqu’ici pourra être surpris par la logique qui se dégage du Vodou et se demandera certainement d’où vient cette image extraordinairement négative que cette religion porte. Image qui a retentit aussi sur le Vodoun béninois. L’évocation de ce seul mot suscite la peur, les moqueries, le rejet. A tel point que beaucoup d’Haïtiens mêmes mettent un point d’honneur à dire qu’ils ne sont pas Vaudouisants alors que ¾ de la population au moins serviraient bel et bien les Lwa.

La Spiritualité Africaine en général a été salie dans le processus génocidaire des Européens sur l’Afrique. Puisqu’il fallait retirer aux Africains leur humanité pour justifier leur mise en esclavage, cela passait par la diabolisation de notre religion. Par ailleurs les esclavagistes savaient que des Africains fortifiés dans leur culture, leur histoire, leurs langues et leur spiritualité seraient des esclaves rebelles. Tout comme on sait aujourd’hui qu’un tel Africain est imperméable à la suprématie blanche.

C’est pourquoi les rites africains ont été interdits aux Amériques pendant la traite et les Africains christianisés de force par les missionnaires. Mais le Vodou a résisté dans la clandestinité et en adoptant des éléments chrétiens tels que la Vierge Marie, St Patrick, St Pierre, la notion de paradis, afin de survivre et masquer ses pratiques.

Après la révolution haïtienne appuyée spirituellement sur le Vodou, le monde blanc se vengea de cette défaite monumentale et humiliante, en propageant l’idée selon laquelle cette religion est de la superstition illogique, du cannibalisme maléfique. A tel point que lors du séisme de 2010 qui a fait 230 000 morts, beaucoup de chrétiens ont estimé que Dieu punissait ainsi Haïti pour sa pratique du Vodou.  

Mais mêmes des élites haïtiennes, souvent métissées et méprisantes de l’Afrique, ont participé à cette diabolisation, en interdisant à maintes reprises le Vodou. Jusqu’en 1941 la police brûlait des temples et l’église catholique locale a fait un travail omniprésent de diabolisation. Ce n’est qu’en 1987 que la liberté de religion a été reconnue en Haïti.   

La fameuse « poupée Vodou » n’appartient pas au culte. Il s’agit d’une pratique de sorcellerie qui existe depuis l’Afrique et qui fut probablement utilisée par les Africains pour en finir avec les Blancs pendant la révolution. 

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Hotep !

Par : Lisapo ya Kama © (Tous droits réservés. Toute reproduction de cet article est interdite sans l’autorisation de Lisapo ya Kama)

Notes :

  • Encyclopedia of African Religion, Ama Mazama et Molefi Kete Asante
  • Haitian Vodou : an introduction to Haiti’s indigenous spiritual tradition, Mambo Chita Tann
  • Vodou Haitian religion, article d’Elizabeth McAlister pour Britannica
  • L’Imperatif Afrocentrique, Ama Mazama
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