Le lynchage des Noirs pendant la Ségrégation aux Etats-Unis

De 1882 à 1968, près de 3500 Africains-Américains ont été lynchés à mort par des foules de Blancs en liesse. Nous allons vous parler de cette période, une des plus laides de notre histoire…

19 Mai 1918. Après la mort d’Hampton Smith, un planteur blanc agressif, une chasse à l’homme s’organise et tue Hayes Turner, un homme noir dans l’Etat de la Géorgie. Son épouse Mary, enceinte, proteste et affirme que son mari n’était pour rien dans l’assassinat. Des centaines de Blancs viennent donc la prendre chez elle et l’emmènent vers sa fin.

Mary Turner est suspendue à un arbre, tête en bas, aspergée d’essence et brûlée par une foule surexcitée. Toujours vivante, son ventre est ouvert avec un couteau et son enfant tombe par terre. Il est horriblement piétiné jusqu’à en mourir. Le corps de Mary Turner est par la suite criblé de centaines de balles.

Plaque commémorative sur le lieu du lynchage de Mary Turner et de son enfant

Pourquoi les lynchages ?

En 1865 après la guerre de sécession, l’esclavage est aboli. Les Etats Unis, construits sur la supériorité et les privilèges des Blancs, et la déshumanisation des Noirs, voient 4,5 millions d’Africains acquérir la liberté. Les Etats du Sud particulièrement, qui s’étaient opposés à la fin de l’esclavage, redoutent que les Noirs ne deviennent les égaux des Blancs, ce qui dans la philosophie occidentale depuis 500 ans, est pratiquement synonyme de fin du monde.

Pour maintenir les Noirs dans une condition de servilité et d’infériorité, les Européens auront recours à la terreur systématique. Le lynchage servait donc à installer un sentiment permanent de peur chez les Noirs, une terreur paralysante qui les empêcherait de marcher tête haute, d’avoir de bons résultats scolaires, d’acquérir des connaissances, d’avoir des emplois, et d’exprimer leurs potentiels créatifs.

Ainsi, tête basse, humiliés, repliés sur eux-mêmes et maintenus dans la pauvreté, ils continueraient à être inférieurs et les Blancs continueraient à être supérieurs. Il s’agissait de maintenir l’ordre racial construit pendant l’esclavage. Par ailleurs, le Noir étant maudit dans la tradition judéo-chrétienne, le tuer revenait à tuer le diable. Beaucoup de Blancs très chrétiens se pensaient donc les envoyés de Dieu en lynchant les Noirs.

Pendant plus de 80 ans, ce sont des foules de centaines, souvent de milliers de Blancs, hommes, femmes et même enfants, qui vont joyeusement se livrer à la mise à mort des Africains-Américains, sous l’œil complice des autorités. Dans une folie raciste démoniaque, les Européens-Américains vont faire de la chasse au Noir un divertissement très apprécié après un bon repas le dimanche.

4743 personnes dont 3446 Noirs seront ainsi lynchées d’après les décomptes officiels, soit près d’un Noir par semaine. Certains chiffres vont jusqu’à 4400 Noirs. Les Blancs lynchés l’ont été lors de règlement de compte essentiellement. Quelques-uns ont été mis à mort pour s’être opposés au lynchage des Noirs. Les faits se sont surtout déroulés dans le sud-est des Etats Unis.

Les lynchages étaient justifiés par des accusations de vol très souvent non fondées, des altercations avec les Blancs, le manque de soumission d’un Noir face à un Blanc. Par ailleurs les Noirs après l’esclavage, du fait d’avoir été au travail forcé dans les plantations et les maisons des Blancs, avaient des compétences qui étaient vus comme une menace pour l’accès à l’emploi des Blancs. Beaucoup de propriétaires noirs de commerce furent également lynchés parce qu’ils faisaient de la concurrence aux Blancs.

Mais le plus emblématique fut l’accusation du contact avec une femme blanche. Le moindre regard d’un Noir sur une femme blanche, la découverte d’une relation consentie, des accusations injustifiées d’agressions voir d’agressions sexuelles, le tout reposant sur le mythe de l’hypersexualité de l’homme noir. Les hommes blancs avaient un complexe d’infériorité face aux grandes capacités sexuelles présumées des Noirs, qu’ils voyaient donc comme des menaces.

Il est remarquable de se dire que pendant des siècles, les Africaines ont été inlassablement violées par les esclavagistes et les colons européens, mais que le mythe qui a émergé de cette période aux Etats-Unis, est celui de l’homme noir naturellement bestial, sexuellement agressif envers la femme blanche.

Le lynchage de Jesse Washington, 17 ans
Waco, Texas, 1916
La foule qui lyncha Jesse Washington
Charlie Hale,
Lawrenceville, Géorgie, 1911
John Carter, 38 ans
Little Rock, Arkansas, 1927
Lige Daniels, 16 ans
Center, Texas, 1920
LD Nelson, 16 ans
Laura Nelson, 35 ans
Laura a été lynchée pour avoir essayé d’empêcher le lynchage de son fils LD
Okemah, Oklahoma, 1911
William Brown de son vivant
William Brown, 41 ans
Omaha, Nebraska, 1919
Rubin Stacy, 37 ans
Fort Lauderdale, Floride, 1935
La haine apprise aux enfants
Pendant les lynchages, des parents soulevaient leurs enfants au dessus de leurs épaules pour qu’ils puissent admirer le spectacle
Elias Carter, Elmer Jackson et Isaac Mcghie
Duluth, Minnesota, 1920
5 à 10 000 personnes ont participé au lynchage
Thomas Shipp et Abram Smith
Marion, Indiana, 1930
12 à 15 000 personnes ont participé à ce lynchage
Africain-Américain d’identité inconnue
Roywton, Georgie, 1935
John Richards,
Goldsboro, Caroline du Nord, 1916

Le lynchage d’Emmett Till

En 1955, Mamie Till Bradley vit à Chicago au nord des Etats Unis avec son fils Emmett. Elle l’envoie en vacances dans le Mississipi au sud.

Emmett Till et sa mère

Avec d’autres adolescents noirs, le jeune homme, légèrement retardé mentalement, entre dans la boutique de Carolyn Bryant, une Blanche de 21 ans. Emmett l’aurait sifflée. Elle dira lors du procès qu’il l’avait aussi attrapée par la taille et lui aurait dit des mots inappropriés. Carolyn Bryant en parle tellement que les rumeurs courent qu’elle entretient une liaison avec Emmett Till.

Quelques jours plus tard, son mari, Rob Bryant, 24 ans, rentre et est informé par elle. Il décide avec son beau-frère JW Milam, d’une expédition punitive. A 2h30, les deux hommes viennent chercher Emmett chez sa grande tante, qui les implore et leur propose de l’argent pour le laisser tranquille. Ils le mettent à l’arrière de leur camionnette et l’emmènent vers une rivière.

Emmett Till est battu jusqu’à en devenir méconnaissable. Il cri pendant des heures, ses yeux sont arrachés, il est fusillé à plusieurs reprises, une corde de ventilateur lui est attaché autour du cou, il est mis dans des fils barbelés et jeté dans l’eau. Son corps est retrouvé 3 jours plus tard, puis retourné à Chicago pour ses obsèques. Quand sa mère le découvre, horrifiée et bouleversée, elle décide de laisser le cercueil ouvert, car comme elle le disait, il fallait que le monde voit ça, parce qu’aucun mot n’aurait pu décrire la chose qu’elle a vue.

Emmett Till, 14 ans
Money, Mississipi, 1955

Mamie Till Bradley pleurant sur le cercueil de son fils
Comme tous les auteurs de lynchage, Rob Bryant et JW Milam furent acquittés par la justice. Carolyn Bryant, ici à gauche de l’image, confessera en 2007 qu’Emmett ne l’avait jamais touchée et ne lui avait pas parlée.

Le lynchage d’Emmett Till fut le plus emblématique de tous. Quelques mois après, Rosa Parks, une activiste de longue date pour les droits des Noirs, aura l’image de l’adolescent défiguré en tête, lorsqu’elle décida de refuser de céder sa place à un Blanc dans un bus. Cet acte marqua le début d’une lutte de 10 ans, qui allait aboutir à la fin de la ségrégation.

Tout au long de la période des lynchages, des personnalités publiques se mobilisèrent pour les combattre. On peut citer notamment Ida B Wells, la célèbre femme d’affaires Madam CJ Walker, ou encore Billie Holiday qui a produit en 1939 Strange Fruit, la chanson qui jusqu’à nos jours reste la référence à cette époque :

Southern trees bear strange fruit Les arbres du Sud portent un fruit étrange 
Blood on the leaves and blood on the root Du sang sur leurs feuilles et du sang sur leurs racines 
Black bodies swinging in the southern breeze Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud 
Strange fruit hanging from poplar trees Un fruit étrange suspendu aux peupliers 

Pastoral scene of the gallant South Scène pastorale du vaillant Sud 
The bulging eyes and the twisted mouth Les yeux révulsés et la bouche déformée 

Scent of magnolia sweet and fresh Le parfum des magnolias doux et printannier 
Then the sudden smell of burning flesh Puis l’odeur soudaine de la chair qui brûle 

Here is a fruit for the crows to pluck Voici un fruit que les corbeaux picorent 
For the rain to gather, for the wind to suck Que la pluie fait pousser, que le vent assèche 

For the sun to ripe, to the tree to drop Que le soleil fait mûrir, que l’arbre fait tomber 
Here is a strange and bitter crop ! Voici une bien étrange et amère récolte

A gauche, Ida B Wells, journaliste et activiste contre le lynchage, figure charismatique et absolument majeure de la lutte.
A droite Billie Holiday
Le lynchage a inspiré cette satyre
On voit des Blancs qui se pressent joyeusement vers un lieu en disant « dépêchons nous, sinon nous allons manquer le lynchage publique »

Depuis le début de la traite négrière au 17e siècle jusqu’à nos jours, les Noirs n’auront jamais connu la paix aux Etats-Unis : l’esclavage, puis la ségrégation et les lynchages jusqu’aux années 1960, puis l’élimination des leaders noirs pendant les années 1960 et 1970, puis la drogue introduite dans les quartiers noirs par la CIA dans les années 1980, l’incarcération massive des hommes noirs depuis les années 90 et les meurtres policiers.

Les meurtres de Noirs non armés par la police aux Etats-Unis, avec la complicité du système judiciaire qui acquitte presque toujours les policiers et du système politique qui ne met pas en place les lois et moyens pour que ça s’arrête, sont juste une nouvelle forme de lynchage. C’est la suprématie blanche dans toute son ampleur. Il faut continuer avec la terreur. Nous devons être inférieurs.

Le meurtre d’Alton Sterling en 2016. Les policiers ont été acquittés. C’est cela la nouvelle forme du lynchage. 
Le National Memorial for Peace and Justice, musée inauguré en 2018 à Montgomery dans l’Alabama pour raconter le lynchage
Photo de Brynn Anderson/AP
A l’entrée du Musée se trouve des sculptures en référence à la traite négrière (Photo de Bob Miller/Getty Image)
Les poids suspendus représentent les Africains-Américains pendus pendant le lynchage

Hotep !

Par : Lisapo ya Kama

Notes :

  • NAACP
  • The Guardian
  • Wikipedia
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