La Spiritualité Rwandaise

Loin de la légende coloniale et de l’actualité qui ont donné aux Rwandais une image de peuple prompt à la division puis de perturbateurs, nous allons rentrer à leurs origines et découvrir quelle est leur essence même…

A travers cet article, nos pensées vont vers la Région des Grands Lacs, lieu où l’humanité moderne est née, Terre Sainte dans la pensée africaine classique, cœur spirituel du monde noir, et endroit où se concentrent des tourments effroyables auxquels les Africains devront mettre fin.

Image probable d’une autorité spirituelle rwandaise au début du 20e siècle

Aux origines

D’après les travaux officiels de Déo Byanafashe et Paul Rutayisire, les baNyarwanda, c’est-à-dire les gens du Rwanda, sont issus d’un ancêtre unique appelé Kigwa. Enfanté par les dieux, Kigwa est arrivé sur Terre en compagnie de potiers Twa (pygmées). Et c’est de sa descendance qu’est issu Gihanga, le fondateur du royaume du Rwanda au 14-15e siècle. Gihanga eût deux fils, Gahutu et Gatutsi. Le pouvoir devait revenir à l’aîné Gahutu, mais ce dernier fut pris de maladie lors d’une expédition en compagnie de son frère, expédition lors de laquelle il devait collecter des informations sur le fonctionnement des saisons.

Gatutsi ayant rapporté les informations voulues par son père le roi, Gihanga décida de donner le pouvoir à Gatutsi. Le clan Tutsi devait donc diriger le Rwanda et posséder le bétail. La majorité Hutu ainsi que la minorité Twa devaient constituer la classe de travailleurs et de chasseurs au service du pouvoir Tutsi, en échange de produits laitiers. Gihanga institua aussi le rôle prépondérant de la Reine-Mère dans la gestion du pays, conformément à la tradition matriarcale africaine. Voilà donc le pacte qui consacra l’organisation du Rwanda.  

A aucun moment il n’est fait mention d’une supériorité fondamentale des baTutsi et d’une infériorité des baHutu. Les baTutsi reçoivent le pouvoir un peu par accident. L’historiographie propre aux Rwandais donne donc une origine commune aux 3 composantes des baNyarwanda, et ne dit pas que les baTutsi viennent d’ailleurs.

Quelque soit l’analyse qu’on en fait, il demeure que les Rwandais vivaient en paix entre eux et se vivaient comme un peuple unique avec une cohésion nationale. Tout ce récit unificateur fut écrasé et modifié par les colons allemands puis belges, entraînant dans cette falsification des baTutsi et des baHutu. C’est là l’origine des génocides comme nous l’avons expliqué ici…

Le royaume du Rwanda au tournant du 20e siècle
Mwami Yuhi Musinga, dernier roi du Rwanda avant la colonisation
Il est photographié avec la famille royale vers 1910

Les baNyarwanda, du fait de leur mémoire commune, de leur langue commune, de leur appartenance à un Etat ancien commun, constituent donc, un seul et même peuple. Nous allons voir en quoi consiste leur religion commune.

Imana, le Créateur

Les baNyarwanda professent que l’Univers entier fut créé par Imana. La vénération du Créateur bienfaiteur constitue un des piliers du Vitalisme (Animisme) rwandais. Imana est Iyambere (l’Eternel), Iyakare (le Commencement), Rurema (le Créateur), Rugira (l’Unique/l’Origine), Rugabo (le Tout puissant), Rugaba (l’Ordonnateur) etc… Comme partout en Afrique, Dieu pour les Rwandais est aussi l’Energie qui fait fonctionner de manière cyclique la création entière.

C’est à partir du nom de Dieu chez les Rwandais qu’on a pu restituer le nom de Dieu chez les Egyptiens anciens. Les Medu Ntjer (Hiéroglyphes) écrivent ce nom Imn, les Egyptiens n’ayant pas eu l’habitude de transcrire toutes les voyelles. C’est en mettant Imn dans son contexte africain, qu’on a abouti à Imana. C’est Imana qui est demeuré Amen/Amin dans les traditions judéo-chrétiennes et islamiques, marquant les emprunts inavoués des étrangers à l’Afrique en matière de religion. Comme au Rwanda, Imana en Egypte est Nehehe (l’Eternel), Wa (l’Unique), Ptah (le Créateur), Aa (Grand/Tout Puissant), Nafooré (le Bienfaiteur) etc…

Comme partout en Afrique, on retrouve des éléments de la civilisation égyptienne chez les Rwandais. On rappelle que les Egyptiens étaient eux même originaires des Grands Lacs. C’est donc l’amazunsu, coiffure retrouvée au Rwanda ici à droite qui est à l’origine de la forme du casque militaire du pharaon, porté ici à gauche par Ramessou Mayrimana (Ramsès II).

La vénération du Créateur a tellement imprégné les baNyarwanda qu’une très forte proportion jusqu’à nos jours porte des noms en hommage à Dieu : Nsengimana, Nsabimana, Mukeshimana, Habiyakare, Rugira, Niyorurema etc…

Imana étant trop éloigné, les baNyarwanda font appel à des dieux intermédiaires pour qu’ils interviennent dans la vie quotidienne. Ces divinités sont appelés Imandwa. Imana a ainsi des Imandwa à sa suite comme Bondye et ses Lwa dans le Vodou haïtien, Rana et ses Iskoki chez les Haoussa, Waaqa et ses Ayaanya chez les Oromo, Imana et ses Ntjerou en Egypte etc… Deux Imandwa sont particulièrement vénérés : Ryangombé et Nyabinghi.

Ryangombé et Nyabinghi, l’Osiris et l’Isis rwandais ?

D’après les récits, Ryangombé, figure royale issue d’Imana, fut tué encorné par un buffle qui le jeta dans un arbre. Agonisant sur cet arbre secourable, il institua un culte initiatique qui garantissait le salut sur terre et dans l’au-delà. Ryangombé est vu comme le principal représentant d’Imana. Son culte fut appelé Kubandwa.

Tous les chercheurs ou presque, qui se sont penchés sur la mythologie de Ryangombé, ne comprennent pas d’où vient le pouvoir de cette divinité. Le récit de son existence apparaît flou et ne justifie pas cette importance qu’on lui donne… à moins de le connecter à celui d’Ousiré (Osiris).

Ousiré, premier roi sur Terre et fils d’Imana, fut tué par son frère Souté (Seth). De cette mort il naquit de nouveau (résurrection), pour s’asseoir à la droite de Dieu son père, guider les Êtres sur Terre vers le chemin du bien (Maât), et justifié dans l’au-delà les ancêtres qui avaient fait le bien (Maât). Ousiré est Sa Râ (fils de Dieu). Chaque année il renait à travers la végétation. Un arbre était dressé en Egypte pour le célébrer.

Ryangombé semble donc être Osiris, le Kubandwa est la Maât. Le mythe a avec le temps, perdu de sa substance chez les Rwandais, au point de devenir incompréhensible. Ousiré est encore appelé Ngai Narok chez les Maasaï, Awzaar chez les Somali, Osoro chez les Akan, Gede chez les Haïtiens. C’est l’arbre de Ryangombé/Osiris qui est à l’origine de l’arbre de Noël comme nous l’avons expliqué ici.

Le principal culte initiatique chez les Rwandais – celui du Kubandwa institué par Ryangombé – professe donc le bien et s’adresse à tout muNyarwanda (personne du Rwanda). Ryangombé dit ainsi « Le muTutsi qu’il m’invoque, le muHutu qu’il m’invoque, le muTwa qu’il m’invoque, le garçon qu’il m’invoque, la fille qu’elle m’invoque, l’enfant et l’adulte qu’ils m’invoquent, tous qu’ils m’invoquent ».  

De la même manière, Nyabinghi, qui aurait été une princesse vierge fille d’un roi rwandais, est considérée comme égale à Ryangombé et est vénérée comme Imandwa, porteuse de fertilité et de santé. Il s’agit donc ici d’Aïssata (Isis), fille de Dieu, vierge mère, égale d’Osiris et garante de la fertilité. Elle est Aïssitu chez les Somali et Asaase chez les Akan du Ghana/Côte d’Ivoire.

Les Imandwa (divinités) Ryangombé et Nyabinghi sont certainement les équivalents rwandais d’Osiris et Isis ici à l’image.

Guterekera, la communion avec les ancêtres

Pour les baNyarwanda et comme pour tous les Africains, à la mort il y a séparation entre le corps charnel et l’esprit/âme/énergie. Cette partie invisible est appelée Umuzimu. Si le défunt a fait le bien de son vivant, est mort en paix avec ses proches et a donc obéit au Kubandwa, il devient un ancêtre justifié auquel on s’adresse pour requérir protection. Seul un ancêtre bienfaiteur a le droit de parler au Bienfaiteur (Dieu), et donc d’intervenir en faveur de ses descendants vivants.

Le culte des ancêtres en Afrique s’appuie sur des défunts qui ont été exemplaires tout au long de leurs vies. Ainsi en Egypte, pour devenir un ancêtre justifié, il fallait prouver dans la salle du jugement dernier qu’on avait obéit aux principes de Maât. Dans le Bwiti au Gabon, le défunt, arrivé devant la table du jugement, doit aussi prouver qu’il n’a pas fait de mal. On remarque qu’Umuzimi – l’ancêtre chez les baNyarwanda – est quasi similaire à Mudzimu, terme désignant les ancêtres justifiés chez les Shona du Zimbabwe.

Les Rwandais communiquent chaque jour avec les ancêtres et renforcent les liens avec eux en les nourrissant (offrandes et sacrifices). Donner de la nourriture au mort protecteur lui assure vigueur, pour qu’il puisse en échange intercéder en faveur des vivants auprès de Dieu.

En conclusion le Vitalisme rwandais repose sur Imana, Dieu Créateur. Imana est vénéré à travers ses divinités (Imandwa). On s’adresse à lui à travers les Umuzimu (ancêtres). La vie doit être dédiée à obéir à ses lois bienfaitrices (Kubandwa).

Les Rwandais sont donc à la base un peuple de paix. On réalise à quel point il a fallu détruire leur unicité, détruire leur philosophie (Kubandwa) et les christianiser, pour voir tant d’entre eux faire tout ce qu’on voit depuis la fin des années 50. Régler les problèmes de la Terre Sainte des Grands Lacs, consistera donc en bonne partie à retourner vers la philosophie ancestrale. 

Pour en savoir plus sur la Religion Africaine dans son ensemble, cliquez ici

Hotep !

Par : Lisapo ya Kama  © (Tous droits réservés. Toute reproduction de cet article est interdite sans l’autorisation de Lisapo ya Kama)

Notes :

  • The Belief System of Banyarwanda, Sylvestre Mbarushimana
  • Encyclopedia of African Religion; par Ama Mazama et Molefi Kete Asante
  • Le culte de Ryangombe au Rwanda; par Simon Bizimana et Jean-Baptiste Nkulikiyinka
  • Ritual and history, the case of Nyabingi; John Freedman
  • Histoire du Rwanda, des origines jusqu’à la fin du 20e siècle ; sous la direction de Déo Byanafashe et Paul Rutayisire
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