La Civilisation Maure : quand les Noirs dirigeaient l’Espagne (suite)

Avant de lire cet article, il convient pour chacun de se documenter sur les étapes du peuplement de l’Afrique du nord, pour comprendre ce qui sera dit dans la suite. Cet article est la suite de nos premiers écrits sur le rôle des Noirs dans l’occupation musulmane de l’Espagne et du Portugal entre le 8e et le 15e siècle.

Moorish architecture in Spain at Cordoba, Granada, Seville and Zaragoza Source : Wikipedia
Architecture maure à Cordoba, Grenade, Seville et Saragosse
Source : Wikipedia

Nous allons ici définir de manière plus précise le rôle respectif des Africains et des Arabes dans la civilisation dite maure qui est à l’origine de la renaissance européenne. Au préalable, il faut noter que les historiens se référent tous à cette époque en parlant d’invasion « maure », de civilisation « maure », d’architecture « maure », d’Espagne « maure » etc… jamais on ne parle d’invasion, de civilisation ou d’architecture « arabe », et comme nous le savons, maure signifie strictement noir en grec, en latin et dans le langage européen de l’époque médiévale [1].

Ceci veut donc dire qu’on doit comprendre cette civilisation, son architecture, son savoir, comme un fait noir. Certains auteurs récents ont voulu remplacer le terme maure par arabe. Pourquoi renieraient-ils le mot Maure s’il signifie simplement musulman comme ils le prétendent ? Le mot maure est presqu’aussi combattu que le mot Kemet (nom de l’Egypte antique) qui suffit seul par sa signification – pays noir – à prouver que les anciens égyptiens étaient noirs. Afin donc de préciser quel était le rôle des Noirs et des Arabes parmi les occupants musulmans, nous allons parler de 6 grandes figures de cette civilisation. Il s’agit du conquérant Tariq ibn Ziyad, de l’initiateur de la civilisation Abd-Al-Rahman, du plus grand roi Yusuf Ibn Tachfin, du fondateur de la dernière dynastie Yakub Al Mansour, du savant le plus emblématique Ziryab, et du dernier roi Abu-Abdi-Llah.

Tariq Ibn Ziyad, le conquérant               

Medieval illustration of the battle between Europeans and Muslim invaders in northern Spain in the 8th century Source: Jean Philippe Omotunde for Africamaat
Illustration médiévale de la bataille entre les Européens et les Musulmans au nord de l’Espagne, 8e siècle. Roland, neveu de Charlemagne, affronte Marsile roi de Saragosse en Espagne. On voit que Marsile et ses armées sont noirs. On est ici au temps de la 1ère dynastie maure des Umayyad. 
Source: Jean Philippe Omotunde pour Africamaat (Image de la bibliothèque nationale de France)

Il n’existe pas d’écrits nominatifs sur l’aspect de Tarik Ibn Ziyad mais le consensus des historiens s’accorde à dire qu’il était un Berbère. Berbère d’où ? On ne sait pas. On sait cependant qu’il est parti du Maroc pour conquérir l’Espagne. Etait-il un berbère du Maghreb ou Berbère de Lybie ? Cette information aurait été importante, sachant qu’au 8e siècle les Berbères du Maroc-Algérie-Tunisie étaient aussi noirs que les ougandais et ceux de Lybie étaient noirs et blancs. C’est uniquement en s’en tenant aux généralités de l’époque, qui montrait que les Berbères étaient un peuple noir avec une minorité blanche qu’on peut penser justement que Tariq était noir. On dira donc que Tariq avait quelques 90% de chances d’être noir.

Tariq Ibn Ziyad fut nommé général de l’armée du Maroc par le régent arabe Moussa. Bien qu’il était sous la tutelle de Moussa, il montra une réelle indépendance dans son attaque de l’Espagne avec son armée à 95% noire [2], à tel point que Moussa viendra en renfort à la fin pour ne pas rester en dehors de l’histoire. C’est le nom de Tariq qui donnera Gebel Tariq, aujourd’hui Gibraltar. Si on ne peut pas jurer que Tarik était noir, l’invasion de l’Espagne quant à elle est restée dans les mémoires comme une invasion « maure ».

Abd-al-Rahman, l’initiateur de la civilisation maure

Half-cast Arab Moorish Sultan. Illustration of the 16th century Source: The Golden Age of the Moor, edited by Ivan van Sertima, page 167
Sultan métis (Maure et Arabe). Illustration du 16e siècle
Source: The Golden Age of the Moor, édité par Ivan van Sertima, page 167

S’il est un homme à qui il faut attribuer la paternité de la cette civilisation, c’est Abd-al-Rahman, premier véritable roi de la dynastie Umayyad, et initiateur de la formidable prospérité que l’Espagne et le Portugal vont expérimenter pendant près de 8 siècles. Le père d’Abd-al-Rahman était un Arabe syrien et sa mère était une Berbère Nafza de Tunisie [3]. Ici encore donc, si on tient compte des généralités de l’époque, Abd-al-Rahman était un métis d’Arabe et de Noir.

Yusuf Ibn Tachfin, le plus grand des rois maures

The Christian Spanish King Peter of Aragon, receiving the decapitated crowned heads of four Moorish rulers of the Almoravid dynasty. We can see that the heads are excessively black Source : Wikipedia
Le roi chrétien d’Espagne Pierre d’Aragon, recevant les têtes décapitées de 4 princes maures de la dynastie des Almoravides. On voit que les têtes sont excessivement noires. 
Source : Wikipedia

Ibn Tachfin était un Bebère orignaire du Sahara. Son peuple pratiquait la spiritualité africaine en majorité et se montra réfractaire à l’islam [4]. Il s’agit donc là d’une description culturelle d’un peuple noir. Yusuf Ibn Tachfin vint à la rescousse de la déclinante dynastie des Umayyad en Espagne et fonda la dynastie Almoravide, avec son armée africaine qui avançait au rythme du tam-tam et était parée de totems. Il régna ainsi sur un territoire gigantesque allant de l’Espagne au fleuve Sénégal, en passant par le Maroc et l’Algérie.

Il existe une illustration probable du roi Abu Bakar, cousin de Tachfin, qui fut tristement célèbre pour avoir détruit dans son djihad le puissant empire de Ghana. Cette illustration du 15e siècle montre Abu Bakar avec une couleur noire charbon. Son cousin Yusuf Ibn Tachfin est décrit dans le document maure Roudh-el-Kartos du 14e siècle comme un homme à « peau marron » et aux « cheveux crépus » [5]. Le plus grand des rois de l’Espagne maure était donc un Noir.

Yakub Al Mansur, fondateur de la dynastie Almohade

Cet homme originaire du Maroc pris avantage sur la dynastie Almoravide en Afrique et traversa Gibraltar pour fonder la dynastie Almohade en Espagne. Si on ne nous décrit pas son père Berbère du Maroc, les documents du 14e siècle disent de sa mère qu’elle était une « négresse » [5]. Le roi fut lui-même décrit comme un homme de couleur marron [5].

Moorish royal court, 14th century Source : Jean Philippe Omotunde for Africamaat
Cour royale maure, du temps de la dymastie almohade, 14e siècle
Source : Jean Philippe Omotunde pour Africamaat

Ziryab, le savant maure le plus emblématique

Entrée-Plat de résistance-dessert, collection printemps-été-automne-hiver. Si les européens pratiquent aujourd’hui un art de la table et changent de vêtements toutes les saisons, c’est grâce à Ziryab, un savant multidisciplinaire extraordinaire, connu dans toute l’Espagne de son vivant. C’est lui qui a introduit ces révolutions dans le mode de vie occidental et qui créa qui plus est, de toute évidence, le premier conservatoire de musique en Europe. On lui doit également l’invention de la pate dentifrice, la popularisation de la crème épilatoire pour les femmes, l’introduction des plats en crystal lors des repas.

Le nom Ziryab signifie oiseau noir [6]. Oiseau en raison de sa voix chantante et de ses manières hautement distinguées, et noir parce qu’il était noir. Ziryab était un Noir de Baghdad, esclave affranchi. On ne nous dit pas ceci étant s’il était directement descendant d’africains, ou alors de Noirs autochtones d’Irak (sumériens). Bien entendu il y avait d’éminents savants arabes dans la civilisation maure dont Averoes, philosophe et savant multidisciplinaire de génie, qui fut le plus célébré.

Arrival of a Moorish dignitary. Illustration of the 16th century Source: The Golden Age of the Moor, edited by Ivan van Sertima, page 163
Arrivée d’un dignitaire maure. Illustration du 16e ou 17e siècle
Source: The Golden Age of the Moor, édité par Ivan van Sertima, page 163

Abu-Abdi-Llah, le dernier roi maure

boabdil
Abu-Abdi-Llah en train de capituler (Source : The Golden Age of the Moor, édité par Ivan Van Sertima, page d’illustration)

Ce général, sultan de la ville de Grenade en Espagne, a été dépeint lors de sa défaite. On a donc une image de lui qui montre qu’il était noir. Il n’y a par conséquent pas plus de commentaire à faire à son sujet. Abu-Abdi-Llah ou Boabdil pour les espagnols est le dernier des régents maures. Sa reddition au terme d’une guerre de reconquête des espagnols marque la fin de la civilisation maure en 1492.

Conclusion

On voit donc à travers les grandes figures de l’occupation musulmane de l’Espagne et du Portugal, que l’élément dominant au sein de l’élite était noir, les Arabes étaient minoritaires. On estime à 3,5 millions le nombre de Noirs en Espagne et au Portugal à la fin de l’occupation. Cette présence noire explique pour beaucoup le teint bronzé actuel des espagnols. Bien que l’inspiration de cette civilisation fut arabe et que c’est essentiellement la culture arabe qui fut introduite en Europe, ce sont bel et bien les Africains qui ont été les principaux auteurs de cette civilisation.

En sachant que c’est cette civilisation qui a permis la renaissance européenne, on doit dire que ce sont les Noirs qui ont recivilisé l’Europe après l’avoir civilisée dans l’antiquité à travers les Egypto-phéniciens.

Enfin nous partageons cette scène mythique du film « les visiteurs » avec Christian Clavier et Jean Reno. Ayant été déportés du Moyen-Âge vers les temps modernes, les deux héros se retrouvent en face d’un Noir qu’ils nomment sarrasin. Sarrasin était aussi l’autre nom des envahisseurs musulmans. Le scénariste très éclairé qui a écrit cette scène nous fait comprendre que les dits Sarrasins étaient surtout noirs. La réaction des acteurs montre bien que les Européens étaient en guerre avec les Noirs à l’époque. On ne comprend pas cette scène si on ne sait rien de l’invasion maure. La scène est un regal. Savourez… 

Hotep !

Par : Lisapo ya Kama  © (Tous droits réservés. Toute reproduction de cet article est interdite sans l’autorisation de Lisapo ya Kama)

Notes :

  • [1] The Golden Age of the Moor (l’âge d’or du Maure), édité par Ivan Van Sertima, page 151
  • [2] Idem, page 161
  • [3] The Fall of the Caliphate of Cordoba : Berbers and Andalus in conflict (la chute du califat de Cordoba : Berbères et Andalus (Espagne) en conflit), Peter C. Scales, page 111
  • [4] The Golden Age of the Moor (l’âge d’or du Maure), édité par Ivan Van Sertima, page 171
  • [5] Idem, page 374
  • [6] Andalucia, A cultural history : a cultural history (Andalousie, une histoire culturelle : une histoire culturelle), John Gil, page 81.

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