Jeanne Duval, la Femme Noire Haïtienne de Charles Baudelaire

De gauche à droite, Charles Beaudelaire, Jeanne Duval
De gauche à droite, Charles Baudelaire, Jeanne Duval

En classe de seconde, j’ai lu un receuil de poèmes intitulé « Les Fleurs du Mal » de l’écrivain Charles Baudelaire. Je n’éprouvais pas de sensation particulière à lire ces poèmes. Mais lorsque j’ai découvert l’histoire de Jeanne Duval, la vénus noire haïtienne de Charles Baudelaire, cette oeuvre est devenue plus palpable, plus vivante et plus claire. Jeanne Duval est presque dans tous les poèmes écrits par Charles Baudelaire comme dans « Chanson d’Après-midi« , l’hymne le plus populaire écrit en l’honneur de cette femme noire qu’il appelait sa femme, sa vie, son inspiration etc. Allons ensemble à la découverte de cette histoire d’amour très mouvementée et passionnante. 

Qui était Jeanne Duval?

Jeanne Duval était une actrice et danseuse d’origine Haïtienne. Pendant une vingtaine d’année, elle a partagé la vie du célèbre poète Français Charles Baudelaire. Les 2 amoureux se sont rencontrés en 1842.
Rappelons qu’à l’époque, Baudelaire, le génie de la littérature française éprouvait un énorme dédain envers les femmes dont il disait qu’ « elles sont naturelles, par conséquents abominables. » Il croyait aussi que « les femmes devraient être interdites d’église. Quel genre de conversation, les femmes, pouvaient-elles avoir avec Dieu ? » se demandait-il.

Jeanne Duval 1803
Jeanne Duval telle que déssinée par Charles Baudelaire en 1803

À une femme blanche qui avait accepté ses avances et qui lui demandait de ne pas mal penser d’elle, il répondit : « Vous voyez, ma belle chérie, j’ai des stéréotypes odieux à l’égard des femmes. En un mot, je ne leur fait aucune confiance. Vous êtes d’un bon esprit, mais après tout, c’est un esprit féminin… Il y a quelques jours, vous étiez une divinité, ce qui est agréable, bien, inviolable. Mais vous n’êtes qu’une simple femme pour moi.« 
Jeanne Duval, contrairement aux conquêtes habituelles de Charles Baudelaire, n’avait aucun statut social. C’était une « Nobody ». Quant à lui, il était connu pour être « le plus grand chasseur de filles devant l’Eternel » d’après Nadar. Elle n’était qu’une femme noire venue d’Haïti, sans qualification, sans éducation et sans argent. Cependant, elle avait du charme, un charme exotique et insaisissable. Lorsqu’elle marchait, elle se tenait la tête d’une façon qui faisait que les gens se retournaient pour la regarder.

Comment Jeanne Duval et Baudelaire se sont-ils rencontrés?

Baudelaire, âgé de 21 ans, sortait d’un dîner chez des amis à lui. Vu qu’il était trop tôt pour rentrer, il décida de prendre une marche. De passage devant un théâtre en piteux état, il s’arrêta devant l’une des affiches trouées qui annonçait le spectacle intitulé « Le Système de Mon Oncle ». Le titre lui parut si insensé qu’il s’acheta un billet dans le but d’assouvir sa curiosité. La pièce était bien comme il se l’était imaginée, voire pire. Bien que tenté de quitter la salle, il restait scotché à son siège. Soudain, une femme noire, de grande taille fit son apparition sur la scène. Elle était vêtue comme une servante mais elle avait des allures d’une reine. Et sa voix, aussi, était divine, captivante, tétanisante, mais étrangement musicale. Elle prononça seulement 3 mots, « Madame est servie », et s’en alla.

Charles Baudelaire en 1855 par Nadar.
Charles Baudelaire en 1855 par Félix Nadar.

Évidemment, Baudelaire en était électrifié, lui, décrit comme étant à la limite misogyne. Il s’assit hagard espérant la revoir réapparaitre, mais elle ne revint plus. Il fallait qu’il revoie celle qu’il qualifiait de « divinité noire comme les nuits » et qui venait de bouleverser son monde. À la fin de la pièce, il approcha un souffleur qui l’informa que les 3 mots prononcés constituaient l’unique intervention de l’actrice qui avait aussitôt quitté les lieux. Le jour suivant, il ne pensait à rien d’autre qu’à elle. Cette nuit-là, il était encore présent au théâtre avec un bouquet de roses et une note la suppliant de le recevoir à l’arrière de la scène.

M. le Marquis Daruty de Grandpré rapporte : « C’est au Faubourg Montmartre que, passant un soir en compagnie de Cladel, Baudelaire aperçut Jeanne, que des ivrognes tourmentaient. D’instinct, Baudelaire s’interposa : puis, offrant, galamment le bras à la mulâtresse, il la reconduisit chez elle, abandonnant Cladel en pleine rue.« 

Comment était la vie du couple Jeanne Duval-Charles Baudelaire?

Jeanne Duval, n’était pas instruite mais elle maitrisait l’art de la séduction. Elle connaissait les hommes puisqu’elle arrondissait son maigre salaire en s’adonnant au plus vieux métier du monde.

D’ailleurs, Félix Nadar, l’un des amis et biographe de Baudelaire ne pouvait pas cacher son mépris pour Jeanne Duval. Il consacra à cette dernière les toutes premières lignes de la biographie du poète  comme pour marquer son rôle déterminant dans ce qui allait suivre. Ainsi, à la page une, pouvait-on lire: 

« Cherchez la femme ! » a-t-on dit. L’adage s’impose ici premier.
Voici donc tout d’abord celle qui prit telle place dans la Vie du poète, celle que l’oeuvre étreint à tant de pages, surtout par les colères et imprécations, la voici telle que le hasard nous la fit connaître avant de rencontrer Baudelaire lui-même.
Assez mal commode nous sera de retrouver aujourd’hui, par ce Paris bousculé où Gomboust avec son plan ne se repérerait plus, la place de notre première Vision de Jeanne Duval. — Essayons.

La description que Nadar donnait de Jeanne était peu objectif vu l’aveuglement amoureux de son compagnon. Il disait ceci de leur première rencontre:

En tenue consacrée de soubrette, le petit tablier et le bonnet à rubans flottants, une grande, trop grande fille qui dépasse d’une bonne tête les proportions ordinaires, surtout dans l’emploi, c’est déjà quelque chose pour surprendre. Ce n’est rien : cette soubrette d’extradimension est une négresse, une négresse pour de vrai, une mulâtresse tout au moins, incontestable : le blanc écrase à paquets n’arrive pas à pâlir le cuivre du visage, du cou, des mains.

La créature est belle d’ailleurs, d’une beauté spéciale qui ne s’enquiert de Phidias. Sous le foisonnement endiablé des crespelures de sa crinière au noir d’encre semblent plus noirs encore ses -yeux grands comme des soupières; le nez petit, délicat, aux ailes et narines incisées avec finesse exquise ; la bouche comme Egyptiaque, quoique des Antilles, — bouche de « l’Isis » de Pompéi, — admirablement meublée entre les fortes
lèvres de beau dessin. Tout cela sérieux, fier, un peu dédaigneux même. — La taille est longue en buste, bien prise, ondulante comme couleuvre, et particulièrement remarquable par l’exubérant, invraisemblable développement des pectoraux, et cette exorbitance donne non sans grâce à l’ensemble l’allure penchée d’une branche trop chargée de fruits. Enfin la Voix est sympathique, bien timbrée, mais dans les notes graves inusitées chez les Dorine.

il n’a vu, il ne voit que la femme qu’il a du premier coup d’oeil déclarée « fort intéressante »

Banville, un autre ami de Baudelaire, quant à lui disait que Jeanne Duval était « une femme de couleur, très grande de taille, portant très bien sa tête noire et dotée d’une grâce inconsciente, une tête couronnée d’une chevelure rugueuse ; dans sa démarche royale, empreinte d’une certaine grâce féroce, il y avait quelque chose de divin et d’animal.« 

Comme on le voit bien, Jeanne n’était pas à l’abri des stéréotypes racistes et de préjugés de tout genre en raison de sa couleur de peau et même de son sexe. Par exemple, rapportant les témoignages de Poulet-Malassis, un ami du poète, Grépet écrit: « Jeanne, qui avait, comme beaucoup de femmes de sa race, la passion des liqueurs fortes, s’y était livrée, dès sa jeunesse…« 

Crepet rapporte que Jeanne avait dans sa jeunesse été frappée de paralysie et que Baudelaire l’avait, à  ses frais, fait entrer dans un hospice pour la faire soigner.

Jeanne Duval déssinée par Baudelaire
Portrait de Jeanne Duval par Charles Baudelaire

Lors de la rencontre, Jeanne Duval ne s’attendait pas à de si bonnes

 manières de la part de Charles Baudelaire. Elle redoutait que ses avances soient une mauvaise plaisanterie. En effet, notre poète amoureux n’avait rien des hommes qu’elle avait connus dans le passé. Il était soigné, bien vêtu, courtois, respectueux et s’adressait à elle comme à une dame respectable. Il paraissait bien aisé et vu qu’elle avait  des besoins d’argent, elle accepta son invitation à diner.
Avec Baudelaire, Jeanne Duval était consciente de son déficit intellectuel alors elle ne se contentait que de l’écouter. Elle avait, par son indifférence instinctive, réussi à le tenir au point où il la supplia d’abandonner le théâtre pour demeurer entièrement avec lui. Il l’installa dans un appartement avec une blonde pour la servir. Il vivait dans un hôtel de luxe pas très loin mais passait tout le temps avec elle, dépensait sans compter, l’emmenait avec lui dans des restaurants luxueux et les lieux de divertissement. On peut lire dans « Sed non Satiata » le degré d’affection qu’il lui vouait.

Sed Non Satiata

Bizarre déité, brune comme les nuits,
Au parfum mélangé de musc et de havane,
Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
Sorcière au flanc d’ébène, enfant des noirs minuits,

Je préfère au constance, à l’opium, au nuits,
L’élixir de ta bouche où l’amour se pavane;
Quand vers toi mes désirs partent en caravane,
Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.

Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme,
Ô démon sans pitié! verse-moi moins de flamme;
Je ne suis pas le Styx pour t’embrasser neuf fois,

Hélas! et je ne puis, Mégère libertine,
Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
Dans l’enfer de ton lit devenir Proserpine!

Bien qu’il aimait Jeanne Duval avec passion, sa haine instinctive pour la femme le rendait impossible à vivre, lui, le chrétien dévoué. Vu le type de personnage qu’était le poète, il lui fallait une femme aussi belle qu’intelligente pour supporter cette dualité diabolique et angélique qui le caractérisait. À travers ses poèmes qui lui sont dédiés, on peut deviner sans se tromper que Jeanne Duval a aimé Baudelaire, mais a su le lui cacher, attisant de plus en plus sa soif d’elle et le tenant constamment en état d’alerte maximum. Il disait d’ailleurs qu’il l’aimait davantage quand elle le fuyait. Guy De Maupassant disait qu’ « en amour il y a toujours un conquérant et un conquis ». Jeanne Duval le savait par instinct. On peut lire par exemple dans plusieurs poèmes de Charles Baudelaire la portée de l’emprise de Jeanne Duval sur lui, le conquis. Dans le poème intitulé « À celle qui est trop gaie » il écrit ceci:

« Ces robes folles sont l’emblème
De ton esprit bariolé;
Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t’aime! »

Autant il souffrait de cet amour fugace, autant il prospérait dans son art poétique. Elle était la flamme qui illuminait son génie; elle était son malheur et son bonheur. Elle était celle qu’il quittait mais retournait vivre avec tel un alcoolique accro à sa bouteille. Celle que Baudelaire lui-même reconnaissait comme son inspiration était dénoncée par ses biographes. Ces derniers la qualifiaient de paresseuse, crapuleuse, dénuée d’esprit de talent et de charme alors que l’éclat de sa peau noire lui rappelait la beauté scintillante des étoiles pour laquelle il échangerait son humanité et trahirait son Dieu, juste pour un coup d’œil. Comme gage de leur complicité, elle l’aidait souvent à retranscrire ses poèmes. Il dictait, elle recopiait. Elle était, par-dessus tout, son idéal. On mesure bien l’importance de Jeanne Duval dans sa vie à travers le poème intitulé « Géante ».

La Géante

Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante,
Comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux.

J’eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux;
Deviner si son cœur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d’une montagne.

Jeanne Duval par Charles Baudelaire
Portrait de Jeanne Duval déssinée par Charles Baudelaire

Là où les autres voyaient de la paresse, Baudelaire, lui, voyait de la douceur. Son indolent lui inspirait des visions de palmiers, d’une Asie somnolente et d’une Afrique langoureuse, d’oasis délicieux où l’on pouvait rêver sur une vaste étendue de sable.
Charles Baudelaire écrivait à sa mère lors de son grand désarroi « Jeanne est devenu un obstacle à mon bonheur… Dans le passé, elle avait des qualités mais elle les a perdues. Je ne veux plus la revoir. Qu’elle fasse ce que bon lui semble. Qu’elle aille en enfer si elle le veut…« .
Ainsi, en période de tourmente, il n’hésitait pas à la dénoncer à l’aide de sa plume. Une dénonciation aussi valable qu’une déclaration d’amour, un aveu d’impuissance. Lisons le vampire pour s’en apercevoir.

Le Vampire

Toi qui, comme un coup de couteau,
Dans mon cœur plaintif es entrée;
Toi qui, forte comme un troupeau
De démons, vins, folle et parée,

De mon esprit humilié
Faire ton lit et ton domaine;
— Infâme à qui je suis lié
Comme le forçat à la chaîne,

Comme au jeu le joueur têtu,
Comme à la bouteille l’ivrogne,
Comme aux vermines la charogne
— Maudite, maudite sois-tu!

J’ai prié le glaive rapide
De conquérir ma liberté,
Et j’ai dit au poison perfide
De secourir ma lâcheté.

Hélas! le poison et le glaive
M’ont pris en dédain et m’ont dit:
«Tu n’es pas digne qu’on t’enlève
À ton esclavage maudit,

Imbécile! — de son empire
Si nos efforts te délivraient,
Tes baisers ressusciteraient
Le cadavre de ton vampire!»

Lors d’une autre rupture, il écrivait encore à sa mère « Ma liaison de 14 ans avec Jeanne est rompue. J’ai fait tout ce qui était humainement possible pour prévenir cette rupture. Cette séparation, cette souffrance a duré 15 jours. Jeanne m’a répondu, imperturbable, que rien ne pouvait changer mon caractère et que, de toute façon, je la remercierais un jour pour cette résolution. Voici donc la grande sagesse bourgeoise de la femme. En ce qui me concerne, quel que soit la chance, le plaisir, l’argent ou la célébrité que le destin me réserve, je sais que cette femme me manquera à jamais. J’ai placé en elle tout mon espoir comme un parieur; elle était mon unique évasion, mon unique plaisir, mon unique ami, et en dépit de toute l’agitation interne de notre relation tumultueuse, l’idée d’une rupture irréparable ne m’a jamais clairement traversé l’esprit. Et en ce moment, même si je suis calme, je me surprends à penser, quand je vois un objet d’art, ou un beau paysage, ou touche chose agréable, pourquoi n’est-elle pas à mes côtés ici pour l’admirer avec moi… Quand j’ai constaté que la rupture était irréparable, j’étais saisi d’une colère indescriptible… Je n’ai pas dormi pendant 10 jours. Je vomissais et je devais me cacher parce que je pleurais tout le temps.« 
D’ailleurs, dans le poème intitulé L’irréparable, Baudelaire en quête de pardon revient de façon nostalgique sur les circonstances de leur rencontre:

L’Irréparable

— J’ai vu parfois, au fond d’un théâtre banal
Qu’enflammait l’orchestre sonore,
Une fée allumer dans un ciel infernal
Une miraculeuse aurore;
J’ai vu parfois au fond d’un théâtre banal

Un être, qui n’était que lumière, or et gaze,
Terrasser l’énorme Satan;
Mais mon cœur, que jamais ne visite l’extase,
Est un théâtre où l’on attend
Toujours. toujours en vain, l’Être aux ailes de gaze!

Ils se remirent ensemble à nouveau et 5 années plus tard, ils étaient encore ensemble. Il lui donnait tout, même quand il ne lui restait plus grand chose. Le poids des dettes, la maladie et ses agitations internes finirent par avoir raison du poète. Quant à Jeanne, Nadar disait l’avoir aperçu, 3 ans après la mort de Baudelaire, dans les rues parisiennes sur des béquilles.

Jeanne Duval la venus noire haïtienne
Jeanne Duval la venus noire haïtienne

La mère de Baudelaire, amère, avait détruit toutes les lettres de Jeanne après la mort de son fils. Elle disait un jour, larmes aux yeux, « Si Jeanne avait aimé mon fils adoré, je l’aurais acceptée dans mon cœur. Mais dans toute ses lettres, je n’ai vu aucun mot d’amour, à part de demande d’argent.« 
La mère ainsi que tous les amis de Charles Baudelaire étaient mécontents de l’emprise qu’elle avait sur lui. Aussi, la majorité des biographes se sont-ils laissés emporter dans la discrimination fondée classe sociale et sur la race de Jeanne Duval. Comment aurions-nous pu connaitre ces merveilleux vers sans le catalyseur qu’elle était? Celle qui maintenait en vie un poète suicidaire et dérangé. Celle qui recopiait par moment les vers qu’il lui dictait. 

Arthur Symons, traducteur officiel des l’oeuvre, déclarait que le recueil « Les fleurs du Mal » était  » un chef d’œuvre rarement, sinon, jamais égalé ». Les plus beaux poèmes de cette œuvre étaient entièrement inspirés par Jeanne et ils parlent d’elle. L’œuvre de Charles Baudelaire vivra aussi longtemps que vivra la langue française, et aussi longtemps que son nom demeurera, celui de Jeanne Duval demeurera. Baudelaire lui-même déclarait, à propos de Jeanne Duval, dans un de ces poèmes paru dans une revue de l’époque « La Jeune France » cité par Eugène Crépet dans la biographie à l’auteur:

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure
Au visage fardé de cette pauvre impure
Que déesse Famine a, par un soir d’hiver,
Conirainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème là, c’est mon tout, ma richesse.
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse.
Celle qui m’a bercé sur son giron vainqneur,
Et qui dans ses deux mains a réchautîé mon coeur.

Avec tout le contexte que nous venons de situer plus haut, ce poème que mon professeur de français me fit étudier en classe de seconde prend tout son sens et toutes ses couleurs. Je ressens, desormais, le spleen qui l’habitait lorsqu’il composait ce texte à sa femme, celle-là qui était à la fois sa source d’inspiration et l’une des raisons de sa décadence.

Chanson d’Après-midi

Quoique tes sourcils méchants
Te donnent un air étrange
Qui n’est pas celui d’un ange,
Sorcière aux yeux alléchants,

Je t’adore, ô ma frivole,
Ma terrible passion!
Avec la dévotion
Du prêtre pour son idole.

Le désert et la forêt
Embaument tes tresses rudes,
Ta tête a les attitudes
De l’énigme et du secret.

Sur ta chair le parfum rôde
Comme autour d’un encensoir;
Tu charmes comme le soir
Nymphe ténébreuse et chaude.

Ah! les philtres les plus forts
Ne valent pas ta paresse,
Et tu connais la caresse
Qui fait revivre les morts!

Tes hanches sont amoureuses
De ton dos et de tes seins,
Et tu ravis les coussins
Par tes poses langoureuses.

Quelquefois, pour apaiser
Ta rage mystérieuse,
Tu prodigues, sérieuse,
La morsure et le baiser;

Tu me déchires, ma brune,
Avec un rire moqueur,
Et puis tu mets sur mon cœur
Ton œil doux comme la lune.

Sous tes souliers de satin,
Sous tes charmants pieds de soie
Moi, je mets ma grande joie,
Mon génie et mon destin,

Mon âme par toi guérie,
Par toi, lumière et couleur!
Explosion de chaleur
Dans ma noire Sibérie!

Que retenir de Jeanne Duval?

Charles Baudelaire était si épris de sa belle venus noire haïtienne, qu’il a réalisé lui-même, les seuls portraits en circulation de Jeanne Duval. Jeanne Duval était seule contre tous hormis le poète qui se trouvait être la seule personne à dire de belles choses à son propos. On peut comprendre donc les nombreuses tentatives de salir sa mémoire. Mais en bon historien, il faut savoir lire entre les lignes car, même pour donner une version différente, les biographes nous ont procurés des informations intéressantes qui nous ont permis de connaitre Jeanne Duval et de comprendre l’environnement hostile dans lequel cette dernière a vécu et partagé la vie d’un homme blanc et célèbre, au milieu du 19e siècle alors que l’esclavage connaissait ses dernières heures, tranquillement remplacé par la colonisation, sa soeur jumelle, qui, elle s’installait progressivement.

On apprend par Mme Aupick qui citant M. Féli Gautier(Voy. son Charles Baudelaire, Ed Deman. éd.. Bruxelles), que « Jeanne Duval aurait fini sous le nom de Jeanne-Prosper, dans un petit logement des Batignolles, et qui, vers 1845, se faisait appeler Jeanne Lemer. » Nous pouvons sans aucun doute, et au regard des nombreux témoiganges dire avec conviction qu’il n’y aurait jamais eu de Charles Baudelaire sans Jeanne Duval, ce soleil d’ébène qui illumina le génie et propulsa le poète dans la dimension que nous lui connaissons aujourd’hui.

Sources:

-Nadar, F., « Charles Baudelaire, intime, le poete vierge. Déposition – documents – notes – anecdotes – correspondances – autographes et dessins – le cénacle – la fin ». P1-2, P31-40, P137-139, Paris, 1911
-Mauclair, C., « La vie Amoureuse de Baudelaire », Paris.
-Crepet, E., « Charles Baudelaire », P24-62, P116-123, P138, Paris, 1906
-Praz, M., the Romantic Agony, P. 44
-Rogers, J.A., « Sex and Nature », Vol 1, p254-260
-Baudelaire, C., « Les Fleurs du mal », 1861
-http://fleursdumal.org/poem

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