[Défi] Comment créer l’unité au sein des pays d’Afrique

« Et quand je suis tombé sur l’Egypte, mes camarades le savent de ma génération, j’étais gêné, ça ne m’intéressait absolument pas de tomber sur l’Egypte pour ce que je cherchais. C’est le fil conducteur, c’est la conscience historique qui m’intéressait. C’est cette conscience historique qui est le ciment, qui réunit les individus d’un peuple, qui fait qu’un peuple n’est pas une population, un agrégat d’individus sans lien. C’est cette conscience historique seulement que je voulais restituer, restaurer. » Cheikh Anta Diop, conférence de Niamey, 1984.

14 Décembre 2015, Nnamdi Kanu, leader du mouvement séparatiste du Biafra, est appréhendé et inculpé de 11 charges parmi lesquelles celle de trahison. Son arrestation intensifie les protestations des Igbo au sud du Nigeria qui réclament de nouveau l’indépendance. Le pays revit ainsi depuis des mois la hantise de ses sombres heures de la guerre du Biafra de 1967-1970.

Le Cameroun voisin quant à lui est secoué par un mouvement séparatiste de la minorité anglophone depuis 2016. Au Sénégal le conflit entre la région de la Casamance et l’Etat dure depuis 1982. En Ethiopie des centaines de personnes sont mortes dans le mouvement de protestation du peuple Oromo et l’appel à la séparation de leur région. D’autres mouvements existent tels que celui de l’enclave de Cabinda en Angola ou encore celui du Katanga en RDC.

A gauche les indépendantistes casamancais  A droite les indépendantistes biafrais
A gauche les indépendantistes casamancais
A droite les indépendantistes biafrais

Quels enjeux ces mouvements sécessionnistes posent-ils pour l’Afrique ? Faut-il les soutenir ou pas ? Quelles solutions faudrait-il apporter à ces situations ? C’est à cela que nous allons essayer de répondre. Cet article vient en complément de nos premiers écrits sur la nécessiter de transformer nos Etats en Républiques Africaines.

Les enjeux généraux

Chaque mouvement sécessionniste est source de déstabilisation, de guerre et de manipulation néocoloniale avec son lot de morts, de malheurs et de misères. Dans le cas où l’entité réussit à se séparer, elle aura besoin de soutiens pour se reconstruire économiquement et assurer sa défense. Les Etats africains étant trop faibles pour s’apporter mutuellement ces soutiens, le nouvel Etat ira chercher cette coopération en dehors de l’Afrique et invitera dans notre espace une puissance néocoloniale avec son agenda très souvent incompatible avec le bien-être des Africains. A terme, on aura une kyrielle encore plus importante de petits pays faibles et manipulables par des forces extérieures comme l’ont toujours voulu les colons. Où est-ce que Cabinda par exemple avec ses 7000 Km2 pense réellement aller ?

La sécession est par ailleurs peu compatible avec l’idéologie panafricaniste. Le continent aujourd’hui doit avoir le regard fixé sur l’objectif des Etats Unis d’Afrique. Nos pères fondateurs ont tous conclu que dans un monde hostile – et en tant que peuple le plus attaqué de l’histoire – le salut ne peut venir que d’une union qui nous rendra plus forts.

L’idéologie panafricaniste suppose que le monde noir doit parvenir un jour à une union véritable. Les mouvements séparatistes au sein du monde noir vont dans le sens contraire. Ils rendront infiniment plus difficile la tâche titanesque qui nous attend : celle d’unir tous les Etats de l’Afrique au sud du Sahara en un Etat fédéral. Le panafricanisme par principe, ne peut donc pas soutenir les sécessions car l’avenir c’est l’union et non la division.  

L’enjeu central du Nigéria

Le Nigéria aujourd’hui, en tant que première puissance économique, démographique et culturelle de l’Afrique, a vocation à devenir la superpuissance du monde noir qui – à moyen terme – rivalisera avec les puissances industrielles étrangères. Le pays a vocation à réclamer un statut de membre permanent avec droit de véto au conseil de sécurité de l’ONU, pour représenter les intérêts du continent au plan mondial. Le Nigéria est par ailleurs un pays avec une indépendance monétaire en plein milieu de la zone Franc CFA. Il peut être vu par conséquent, par les anciennes colonies françaises, comme une alternative à la main mise monétaire de la France.

Le Nigéria doit devenir cette puissance militaire et économique affirmée sur laquelle les autres Africains pourront s’appuyer pour se débarrasser du néocolonialisme. Mais c’est un pays très fragile, lacéré par les divisions tribales qui menacent son  existence. Les puissances étrangères ont bien compris cela, c’est pourquoi la France – dans le désir de casser ce géant en devenir – a armé les indépendantistes biafrais dans la guerre des années 60 qui a fait 1 à 3 millions de morts.

Les souffrances de la guerre du Biafra
Les souffrances de la guerre du Biafra

Mis à part les indépendantistes Igbo, il y a des mouvements Yoruba. Si chacun a gain de cause, on pourrait se retrouver avec 3 pays de taille moyenne au lieu d’une superpuissance. L’affaiblissement du Nigéria est donc l’affaiblissement de l’Afrique entière, la prolongation du néocolonialisme et des souffrances que nous vivons durement. Tout doit être fait pour que le Nigéria reste Un et devienne fort.

Les mouvements séparatistes qui sont une source de guerre interne donnent donc – inconsciemment – le flanc à une intensification de la domination étrangère de l’Afrique, et retardent l’avènement salvateur d’un Etat fédéral africain.

Pourquoi des Africains veulent-ils se séparer ?

Même si la sécession n’est pas la meilleure option, elle exprime presque toujours un malaise ou des souffrances qu’il faut écouter. On ne se lève pas par caprice pour dire qu’on veut divorcer des autres au péril de sa vie. Les Oromo, premier peuple en nombre d’Ethiopie, sont depuis des siècles dominés par les Amhara et administrés depuis les années 90 par le gouvernement actuel, qui est en bonne partie composé de Tigréens. Leur mouvement exprime des frustrations anciennes et actuelles. La guerre du Biafra a été déclenchée par une série d’attaques tribalistes dont les massacres des Igbo au nord du Nigéria constituent l’évènement principal. Au Sénégal la Casamance, géographiquement isolé, se plaint d’être laissée pour compte sur les plans politiques et économiques.

Les avocats anglophones du Cameroun qui protestent pour sauver le système judiciaire britannique et l'éducation anglo-saxonne. Et veulent pour ce faire un système de 2 Etats fédérés au Cameroun ou l'indépendance pure et simple. Voilà des Africains qui ont fait de hautes études mais qui sont aliénés jusqu'au bout, enfermés dans des concepts coloniaux qu'ils ont fait leur. Ça relève de la folie.
Les avocats anglophones du Cameroun qui protestent pour sauver le système judiciaire britannique et l’éducation anglo-saxonne. Et veulent pour ce faire un système de 2 Etats fédérés au Cameroun ou l’indépendance pure et simple.

Au Cameroun, les Francophones comme les Anglophones pensent que leurs colonisations est supérieure à celle de l’autre. Les Anglophones en tant que minorité vivent durement la mise à l’écart de « leur langue » au niveau national et les quolibets en tout genre qu’ils reçoivent des francophones. Le conflit au Cameroun, où ce sont les mêmes peuples des deux côtés qui se divisent sur les bases de langues européennes, est inédit par sa nature et apparaît comme le plus aberrant et insensé de tous.

Un dénominateur commun à tous ces mouvements est la misère économique, qu’elle soit partagée par tout le pays ou le fait d’un groupe en particulier. La pauvreté est le carburant qui vient enflammer les braises des mésententes culturelles et/ou historiques pour que le feu du séparatisme prenne.

L'Ethiopie comme le Nigéria sont des économies en plein boom. Mais beaucoup ne profitent pas de ce développement. Les bidonvilles et les régions pauvres contrastent toujours avec les quartiers flambant neuf d'Addis Abeba ou de Lagos C'est cela qui crée de la frustration économique Addis Abeba à gauche, Lagos à droite
L’Ethiopie comme le Nigéria sont des économies en plein boom. Mais beaucoup ne profitent pas de ce développement. Les innombrables bidonvilles et régions pauvres contrastent avec les beaux quartiers d’Addis Abeba ou de Lagos
C’est cela qui crée de la frustration économique
Addis Abeba à gauche, Lagos à droite

Quelles solutions ?

Déjà peut-on complètement éviter les mouvements séparatistes ? Probablement pas. Les exemples de l’Ecosse et de la Catalogne en Europe le montrent. Mais on peut fortement réduire leur nombre et leur impact. D’après ce qui précède, c’est sur les plans culturel, historique et économique que se situent les solutions. Ces solutions sont aussi applicables – pensons-nous – à tous les pays d’Afrique pour garantir leur intégrité. Elles s’adressent en particulier à ceux qui sont sous le coup de réelles tensions tribales comme la Côte d’Ivoire, le Soudan du sud ou encore la Guinée, qui si rien n’est fait, va droit vers la guerre civile.  

Des leaders avec une vision

Les frontières des pays africains sont ce qu’elles sont. Oui les colons ont mis dans des territoires des peuples sans se soucier des affinités mais il nous revient d’accepter ces pays qui existent malgré tout. Le défi consiste à faire des populations qui s’y trouvent, ces agrégats d’individus ou de tribus sans liens conscients, un peuple. Bien trop de leaders ne se sont pas souciés de faire de ces pays des nations véritables. C’est cette donnée que ne saisissent toujours pas ceux qui pensent que le seul problème de l’Afrique c’est la nourriture et les emplois, et que parler d’histoire, de langue, de religion, de philosophie, d’arts, est une perte de temps. Non, il faut dépasser les considérations alimentaires.

L'Afrique a besoin de leaders comme le président Kenneth Kaunda, le père de la Zambie, qui avait un amour profond pour les siens et qui s'est demandé comment unir 73 ethnies et en faire un véritable peuple
L’Afrique a besoin de leaders comme le président Kenneth Kaunda, le père de la Zambie, qui avait un amour profond pour les siens et qui s’est demandé comment unir 73 ethnies et en faire un véritable peuple

L’Afrique a besoin de leaders avec un amour sincère et sans discrimination pour leur peuple et pour leur pays. Des leaders qui soient suffisamment forts d’esprit pour s’élever au-dessus des haines et restés fixés sur l’objectif de l’unité réelle. Le but étant d’unir des populations dans une nation harmonieuse et la préparer à devenir un jour partie de l’Etat fédéral africain.

L’histoire et la culture

En Afrique trop souvent l’identité principale est l’identité tribale qui est plus importante que l’identité nationale. Conformément au dessein de l’Afrique fédérale, il faut doter les Africains de 3 niveaux d’identité : l’identité africaine supérieure à l’identité nationale, qui elle-même est supérieure à l’identité tribale. Nous nous concentrerons ici sur l’identité nationale.   

La conscience historique

Les Africains au sein d’un pays doivent se définir par le sentiment d’un passé commun, par une mémoire collective ancrée dans un ou plusieurs évènements ou situations. Au Cameroun par exemple, cela doit être l’origine égypto-soudanaise de la majorité de la population, l’apogée avec l’empire du Kanem, ainsi que la guerre d’indépendance avec les visages unificateurs d’Um Nyobe et de ses compères. Ces évènements fondateurs doivent être célébrés comme ciments de la nation. Chacun de nos pays doit faire ce travail de recherche historique afin d’enraciner son peuple dans une réelle mémoire nationale.

Le président  Nyerere unissant Tanganyika et Zanzibar pour fonder la Tanzanie
Le président Nyerere unissant Tanganyika et Zanzibar pour fonder la Tan-Zan-ie au terme des luttes d’indépendance contre les Anglais et les Arabes. Cette image est un des points de repère de la nation tanzanienne. 

Par ailleurs il faut soigner les plaies ouvertes du passé. Le Nigéria doit commémorer tous les ans les massacres des Igbo dans le recueillement national et renouveler le serment que cela n’arrivera plus jamais. L’Etat, dans un élan humain et dans le souci de pacifier les cœurs, doit poser cet acte partout où il y a des blessures anciennes qui nourrissent des rancœurs.

Le dialogue interculturel

Les identités tribales en Afrique aujourd’hui sont le plus souvent cloisonnées, enclavées dans la certitude qu’on n’a rien à voir avec l’autre. Il faut abattre ces murs de l’ignorance en mettant en lumière les éléments linguistiques, philosophiques, culturels, spirituels etc… communs à toutes les ethnies. On saisit ici à quel point les travaux fondateurs de Cheikh Anta Diop sur l’unité culturelle de l’Afrique noire ou de Théophile Obenga sur l’unité linguistique de l’Afrique noire sont capitaux et pertinents. C’est en réalisant les liens qui nous unissent qu’on fera naître le sentiment de fraternité qui diminuera les tensions.  

Les symboles de l’Etat

L’Etat en Afrique doit refléter fortement les grandes composantes de la nation. Il peut s’agir du nom comme l’a fait Thomas Sankara avec Burkina Faso et Burkina-, issus des langues Mossi, Malinké et Peule. Il peut aussi s’agir du drapeau, de l’hymne ou du sceau. Il y a ainsi plusieurs supports qui peuvent refléter la diversité du pays et donner à chaque grande entité ethnique le sentiment d’appartenance nationale. C’est ce qui doit être fait en Ethiopie avec les Oromo, les Amhara, les Somali, les Tigréens etc… au Nigéria avec les Yoruba, les Haoussa-Peuls et les Igbo ; en Côte d’Ivoire avec les grands groupes Krou, Akan, Malinké et Gour.

Le drapeau du Nigéria est extrêmement plat. 2 bandes vertes pour la richesse naturelle et une bande blanche pour la paix. Même le nom Nigeria vient de Niger Area (l'aire autour du fleuve Niger)et serait issu de la discussion d'un gouverneur coloniale anglais avec sa femme, après qu'elle lui aurait demandé comment il comptait appeler cette endroit. Ces symboles sont plats, il faut tout revoir.
Le drapeau du Nigéria est extrêmement simple. 2 bandes vertes pour la richesse naturelle et une bande blanche pour la paix. Même le nom Nigeria vient de Niger Area (l’aire autour du fleuve Niger) et serait issu de la discussion d’un gouverneur colonial anglais avec sa femme, après qu’elle lui aurait demandé comment il comptait appeler cet endroit. Ce n’est pas étonnant que l’identité nigériane puisse apparaître comme suspendue dans le vide, faible, sans consistance. C’est bien trop léger pour 170 millions d’habitants. Ces symboles sont plats, il faut tout revoir.

Une philosophie commune

Il convient de doter chaque nation d’une philosophique, d’un ensemble de valeurs assimilables à une identité. C’est ce qu’ont fait Julius Nyerere en Tanzanie avec l’Ujamaa ou Kenneth Kaunda en Zambie avec l’Humanisme zambien. La Maât est ce fondement philosophique de l’Afrique authentique, ne présentant que des différences minimes d’un peuple à l’autre. Quel que soit la religion pratiquée, la Maât doit servir de racine philosophique. L’Ujamaa comme l’Humanisme zambien sont ainsi d’inspiration Maâtique.

La justice économique

Rien ne pacifie aussi bien un peuple que le confort matériel. La réduction de la pauvreté et du chômage, l’amélioration du niveau de vie, la répartition juste et équitable des richesses, sont donc centrales dans la création et le maintien d’une unité.

Conclusion

Les mouvements séparatistes, sources de conflits, sont un frein à la libération réelle à laquelle tous les Africains aspirent. Mais ces mouvements sont souvent motivés par des revendications pertinentes qu’il faut écouter. Il convient pour les pays africains de répondre en créant et en maintenant réellement une unité. Ceci suppose de transformer nos pays en nations indivisibles. Cela passe par la création d’une conscience historique, le décloisonnement des identités tribales, la refondation des symboles de l’Etat pour qu’ils reflètent la diversité de la nation, l’enseignement d’une philosophie commune, l’accélération du développement avec le partage équitable des richesses.

Conseil de lecture
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Hotep !                                                                                     

Par : Lisapo ya Kama ©