« Authenticité », la révolution culturelle de Mobutu

 

Mobutu sur son trône de Maréchal, président à vie, messie etc…

Même chez le plus emblématique des dictateurs africains, même chez un des hommes les plus honnis de notre histoire, il peut y a avoir eu quelque chose d’intéressant. A la fin des années 60, Joseph-Désiré Mobutu décide un tournant culturel impressionnant au Congo, un retour à l’authenticité culturelle africaine de son pays. Nous vous invitons à connaître les éléments de la zaïrianisation de celui qui est devint alors Mobutu Sese Seko…

En 1961, Joseph-Désiré Mobutu, alors cadre de l’armée congolaise à l’indépendance, collabore avec les services secrets américains et belges pour diriger l’éviction puis l’assassinat du premier ministre Patrice Lumumba.

En 1965, le désormais chef de l’armée renverse par coup d’état le régime du président Kasa-Vubu et prend les rennes du Congo au moyen d’une dictature restée célèbre pendant 32 ans. Le pays, potentiellement le plus riche d’Afrique, devient le terrain de jeu des multinationales occidentales. C’est en 1967, que Mobutu évoque pour la première fois le principe d’authenticité, c’est-à-dire le retour à l’identité africaine, aux valeurs traditionnelles africaines. Si beaucoup pensent qu’il a besoin de faire diversion politique, il n’en reste pas moins – quelqu’en furent les motivations – que ce fut une véritable révolution culturelle. Il l’a mené à travers les actes suivants :

Les 3 Zaïre                                    

Mobutu renomme le Congo, en lui donnant le nom de Zaïre, ce qui est une aberration. Non seulement Congo est un nom parfaitement africain qui existait des siècles avant l’arrivée des européens et qui désignait l’empire ; mais Zaïre est une corruption par les européens du mot Nzere ou Nzadi qui signifie fleuve, tout comme fleuve se dit Itere chez les Bassa du Cameroun et Iterou en Egyptien ancien. Ce choix surprenant s’impose néanmoins et il désigne le pays, la monnaie et le fleuve, d’où le fait qu’on parle des 3 Zaïre à l’époque de Mobutu. L’authenticité est encore appelée Zaïrianisation. Acte notable, le président impose également sa langue, le Lingala, comme langue d’enseignement dans la capitale Kinshasa.

La monnaie
La monnaie

Les villes

Avant la politique de l’authenticité, la capitale portait le nom de Léopoldville, hommage au roi des belges Léopold II qui a pourtant commis le pire génocide colonial africain dans ce même Congo, où on estime à 10 millions le nombre de morts en 20 ans de terreur. Sous Mobutu, Léopoldville devient Kinshasa, Elisabethville devient Lubumbashi, Stanleyville – nommée en honneur au colon Stanley – devient Kisangani. Les statues en hommage au colonisateur sont déboulonnées. Les noms de villes et de lieux publics hérités de la colonisation belge sont remplacés par des noms africains.

Les personnes

Il s’agit probablement de l’aspect le plus marquant de la politique d’authenticité. Mobutu interdit les noms européens (dits chrétiens). Les prêtres catholiques qui baptisent des enfants en leur donnant des noms européens encourent la prison. Les désormais zaïrois abandonnent leurs noms coloniaux au profit de noms ancestraux africains. Joseph-Désiré Mobutu lui-même pour donner l’exemple devient Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga, c’est-à-dire Mobutu le guerrier qui va de victoire en victoire sans que personne ne puisse l’arrêter.

La mise au pas du clergé

mobutu-3La résistance du clergé catholique aux réformes notamment sur les noms, entraînent une limitation sans précédents de ses activités au Zaïre. Les groupes de jeunes catholiques sont dissous et intégrés au parti unique MPR. Les fêtes chrétiennes ne peuvent être célébrées que le weekend. Les crucifix et tout monument public relatif au culte chrétien sont démontés.

L’église catholique, qui a activement participé à l’apocalypse congolais depuis le début de la traite négrière jusqu’au génocide de Léopold II, se voit affaiblie dans ce qu’elle considérait comme un terrain conquis. Mobutu prône le retour à la spiritualité ancestrale et invoque la désaliénation pour justifier la mise au pas du clergé. La religion au Zaïre devient un syncrétisme entre vitalisme (animisme) et christianisme.

Le renforcement de la dictature

Le président du Zaïre utilise l’authenticité comme prétexte pour renforcer son pouvoir. En effet il pense que chez « les Bantu », le chef doit être incontesté. Et cette spécificité africaine qu’il brandit – à l’opposé de la démocratie représentative africaine – légitime d’après lui ses méthodes sanglantes. Impressionné par le culte que les chinois font à Mao Tsetung, il définit son parti le MPR comme une église à la tête de laquelle il est une sorte de messie. Le culte de la personnalité et la mégalomanie du président atteignent leur paroxysme.

Que reste-t-il de l’authenticité ?

L’authenticité a décliné avec Mobutu. La défiance envers un régime corrompu, totalitaire et entretenant le peuple dans la pauvreté, rendit impopulaire cette réforme, notamment sur le changement de noms. Affaibli pendant les dernières années de son règne, le président assouplit sa politique et les noms européens recommencèrent à être portés. Son départ du pouvoir par coup d’Etat aura raison de cette partie de la réforme. Laurent Désiré Kabila, nouveau président, renommera le pays Congo. D’autres mesures comme l’abacost (à bas le costume), qui était le refus de s’habiller à l’occidental, sont également mortes avec son départ. Néanmoins, les noms africains des villes seront conservés jusqu’à nos jours. Mobutu est également pour beaucoup dans la force actuelle du Lingala, qui est devenue une des principales langues africaines. 

Quelles leçons faut-il tirer de l’authenticité ?

"Mwalimu" Julius Nyerere
« Mwalimu » Julius Nyerere

Mis à part la légitimation de la dictature et l’aberration du nom Zaïre, nous pensons que l’Authenticité fut fondamentalement une bonne chose. Mais elle fut une bonne chose portée par un des pires chefs d’état que le continent ait connu. C’est pourquoi cette réforme sur le fond, et on le comprend parfaitement, est difficilement appréciable à sa juste valeur par beaucoup de congolais qui l’associent aux années de terreur.

Il faut donc que des réformes salutaires de ce type se multiplient en Afrique, de la part de gouvernements légitimes, pour pouvoir être pérennes. Des réformes semblables, de retour à l’authenticité africaine, ont dans ce sens été adoptées en Tanzanie voisine par le très légitime président Nyerere. Les changements que ce grand fils de l’autre côté du Lac Tanganyika a introduites, bien que n’ayant pas toutes marché, sont aujourd’hui encore célébrées. 

Hotep !

Par : Lisapo ya Kama © 

Sources :

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